L’architecture du Rafale F5 « sera fermée », a affirmé Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, lors d’une audition au Sénat consacrée à l’avenir de l’aviation de combat. Il est même allé plus loin : « archifermée », rapporte Opex360.
Un « cœur du cœur » verrouillé pour la dissuasion nucléaire
Trappier justifie ce choix par la nature des missions confiées au Rafale. « Quand on fait une mission nucléaire, c’est la sécurité, ne pas se faire ‘hacker’. Donc, le système sera superfermé », a-t-il expliqué. Il concède néanmoins une marge de manœuvre : il comprend qu’il faut s’ouvrir au monde et qu’on fait donc une seconde architecture qui peut prendre en compte certains sujets d’ouverture.
Mais le cœur du système, lui, n’y sera pas soumis : selon lui, le cœur du cœur sera fermé, sinon il ne peut pas garantir que la mission nucléaire sera intègre.
Le Rafale communique via la Liaison 16 de l’OTAN, avec des crypteurs américains, mais cette liaison peut être retirée si l’appareil doit opérer en totale autonomie. Selon Trappier, c’est précisément la demande officielle : l’appareil est pensé pour être capable de faire la mission suprême dans un environnement totalement brouillé, où on ne coopère plus.
Bellanger dénonce des systèmes jugés trop fermés
Le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, ne partage pas ce diagnostic. Lors d’une audition au Sénat, il a appelé l’ensemble des industriels de l’armement, pas seulement Dassault Aviation, à revoir leurs pratiques. Il cite trois exemples concrets :
- A400M
- SAMP/T
- Rafale F4 : tous ces systèmes sont construits sur des systèmes propriétaires, avec des architectures beaucoup trop fermées.
Il réclame un accès libre aux données générées par les systèmes d’armes, pour pouvoir implémenter rapidement des évolutions logicielles fondées sur l’intelligence artificielle.
Le général prend pour modèle un appareil bien plus modeste que le Rafale. Il a cité le Mirage 2000D, avion des années 1980 avec un système des années 1990, en expliquant que cet appareil est en train de devenir un banc d’expérimentation pour l’intelligence artificielle embarquée au CEAM.
Ce Mirage 2000D RMV sert de support au projet HypAIRion, lancé par l’armée de l’Air & de l’Espace et mis en œuvre par le Centre d’expertise aérienne militaire avec l’appui de l’Escadron des systèmes d’information opérationnels et de cyberdéfense, pour viser une « autonomie algorithmique robuste et fiable ».
Un tel usage est possible parce que le calculateur du Mirage repose sur une architecture ouverte, modifiable selon les besoins, contrairement au Rafale. Selon Bellanger, la fiche d’expression des besoins pour le Rafale F5 a justement été modifiée en ce sens, vers davantage d’ouverture.
Une capacité furtive baptisée « silent killer »
Au-delà du débat sur les architectures, le F5 doit apporter un saut capacitaire précis contre les avions furtifs. Un responsable du programme Rafale chez Dassault Aviation résume cette ambition en deux mots, dans un entretien à Areion24 : « silent killer ».
Le principe inverse le schéma classique de l’engagement aérien : au lieu que le radar détecte puis que le missile engage, c’est un capteur infrarouge qui détecte, suit, classifie et nourrit la solution de tir, sans émettre d’onde détectable par l’adversaire.
Ce capteur s’appuie sur l’Optronique Secteur Frontal, le bloc optique logé sous le nez de l’appareil et présent depuis les premières versions du Rafale (il avait même perdu sa voie infrarouge au standard F3-O4T, avant qu’elle soit réintroduite au F4).
Au standard F5, son télémètre laser doit porter à plus de 100 kilomètres, de quoi engager une cible avec le missile air-air longue portée MICA-NG sans jamais allumer le radar. La résolution recherchée doit permettre de suivre un Su-57 russe ou un J-20 chinois, et de mieux distinguer une vraie cible d’un leurre thermique ; les spécifications du F5 mentionnent quant à elles explicitement la capacité à « mieux résister aux leurres ».
La DGA teste depuis mars 2024 une nouvelle optique infrarouge sur le Rafale F4.2, banc d’essai du futur standard : elle doit améliorer la qualité d’image nocturne, la distance de verrouillage et la précision du suivi contre un appareil en manœuvre.
Le dispositif TRAGEDAC, intégré aux travaux préparatoires du F5, pousse le concept plus loin : plusieurs Rafale d’une même patrouille combinent chacun leur mesure infrarouge d’une cible commune, chaque avion fournissant un angle de visée dont l’intersection donne une position précise, sans aucune émission radio.
Un drone furtif et un calendrier encore flou
Le standard F5, attendu pour 2030, doit aussi permettre au Rafale d’emporter le futur missile nucléaire hypersonique ASN4G et d’opérer avec un drone de combat furtif dérivé du nEUROn, positionné en avant de l’appareil et piloté depuis le cockpit pour ouvrir la voie dans les environnements hostiles.
L’annonce a été faite par le ministre des Armées Sébastien Lecornu en octobre 2024, sur la base aérienne 113 de Saint-Dizier, lors des 60 ans des forces aériennes stratégiques. Les premières commandes du standard ont déjà été notifiées aux industriels.
Le contrat de développement doit encore être notifié par la DGA dans les prochains mois, et une version intérimaire du F5 pourrait voler en 2032 ou 2033. Trappier regrette de son côté qu’aucun drone de combat collaboratif n’ait été lancé par Dassault Aviation, invoquant les contraintes budgétaires : « une petite déception », a-t-il reconnu devant les sénateurs.








