Matériaux critiques : nous avons perdu la guerre de l’abondance, gagnons celle de la pénurie

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Matériaux critiques : nous avons perdu la guerre de l’abondance, gagnons celle de la pénurie © Armees.com

Une hypothèse implicite continue de structurer la politique française des matières premières : celle d’un marché qui, à terme, pourvoit toujours à la ressource au meilleur prix. Cette hypothèse procède d’une économie d’abondance et de libre-échange qui n’a plus cours. Nous sommes entrés dans une économie de pénurie, tantôt subie, tantôt orchestrée ; tant que cette bascule ne sera pas assumée dans ses conséquences, l’analyse continuera de mobiliser une vision aveugle aux nouvelles réalités. Il s’agit ici de qualifier la pénurie comme instrument, puis d’en tirer les implications pour la France – laquelle agit, en cette matière, dans et par le cadre européen, sans que ce cadre puisse tenir lieu de stratégie nationale.

L’arme de la pénurie orchestrée

La pénurie contemporaine ne relève pas seulement d’un état géologique de rareté : elle procède, pour une part croissante, d’une décision politique. La Chine ne se borne pas à produire ; elle pratique une allocation stratégique de l’offre, arbitrant, selon des considérations étrangères à la seule rationalité économique, le choix de ses « clients ». Le tungstène en fournit l’illustration : Pékin en contrôle près de 90 % du raffinage et de la fabrication de carbure, ces matériaux au moyen desquels s’usine l’essentiel des pièces qui soutiennent notre mobilité, notre énergie et nos équipements. Au titre de la dualité des usages civils et militaires, la décision de suspendre certaines livraisons a été prise ; il est à noter que l’industrie française, comme ses voisines européennes, pourrait, à brève échéance, se trouver dans l’incapacité de produire ces pièces.

À la privation s’ajoute un second mécanisme, plus insidieux : l’ouverture délibérée des vannes fait chuter les cours, éprouve la solvabilité des concurrents, puis la restriction succède à l’abondance et les prix remontent. C’est cette dynamique qui a fragilisé la raffinerie de La Rochelle. Construite plan quinquennal après plan quinquennal jusqu’à concentrer 80 à 90 % du raffinage des métaux les plus critiques, cette position excède la simple avance industrielle : elle confère un pouvoir de contrôle et une position de puissance.

Eramet, un actif de souveraineté exposé

L’enjeu peut se mesurer à travers un cas concret. Eramet constitue l’un des rares- il y en a 3 ou 4 autres – points d’appui dont l’industrie française dispose encore. Son manganèse alimente les aciers renforcés de notre défense ; son lithium argentin est exploité au moyen de la seule technologie d’extraction directe non chinoise déployée à l’échelle industrielle. En outre, le groupe applique partout ses propres standards, lesquels relèvent moins d’un supplément d’âme que d’un actif de souveraineté. Une chaîne de valeur maîtrisée par une entreprise française n’offre pas un prix inférieur ; elle offre une chaîne sécurisée et tracée, soustraite à l’emprise d’une puissance tierce.

Or ce point d’appui vacille. La structure capitalistique du groupe repose sur un verrouillage bicéphale : un bloc familial historique et l’État, tous deux français, le flottant demeurant résiduel au regard des standards du SBF 120. C’est précisément ce verrou qui menace de céder : fragilisé financièrement, le groupe voit son actionnaire familial de contrôle envisager la cession de ses parts (environ 37 % du capital pour près de 45 % des droits de vote grâce au régime des droits de vote double), cependant que des fonds adossés à des États étrangers manifestent leur intérêt pour le capital.

Dans une économie de pénurie, un actif tel qu’Eramet ne s’apprécie plus à l’aune de son seul rendement boursier ; il se mesure à la position qu’il confère dans le rapport de force. Le céder reviendrait moins à réaliser une plus-value qu’à se dessaisir d’un instrument stratégique. On ne saurait pour autant se rassurer à la perspective d’un repreneur allié : dans la guerre économique, un allié militaire demeure un concurrent voire un adversaire géoéconomique. Dès lors que les intérêts divergeront, nos flux de minerais se réorienteront ailleurs.

Le retour du bilatéral

Le réflexe dominant demeure celui de l’abondance : conclure des accords de libre-échange et attendre que les flux s’organisent d’eux-mêmes. Il s’agit d’une erreur de tempo autant que de logique. Le libre-échange présuppose un marché liquide, où l’offre répond à la demande au prix d’équilibre ; or ce marché a cédé la place à une allocation politique de la ressource, pour laquelle les disciplines commerciales multilatérales n’offrent aucun recours (cf. OMC). Il convient désormais de raisonner en clauses de garantie de fourniture davantage qu’en accords tarifaires : sécuriser des volumes, des durées et des priorités d’accès, plutôt qu’abaisser des droits de douane. Pour répondre aux besoins, ce n’est plus le marché qui alloue, c’est l’État qui doit négocier avec d’autres États – producteurs, transformateurs et pays de transit. Dès lors, le retour au bilatéral s’impose : contrats de long terme, participations croisées, accords d’État à État adossés à des engagements industriels réciproques. En cette matière, la diplomatie économique redevient, pour la France, l’instrument premier de la sécurité d’approvisionnement.

Une indispensable réindustrialisation

La réindustrialisation fait aujourd’hui l’objet d’un large consensus au sein de l’opinion française ; elle demeure toutefois suspendue à une condition rarement évoquée : la sécurisation des intrants fondamentaux de l’industrie. Une usine privée d’accès à ses matières premières ne saurait durablement produire ; le projet industriel, quelle que soit la qualité de son appareil productif, s’effondre dès lors que l’amont n’est pas accessible. Il s’agit donc de traiter l’approvisionnement en matériaux comme la première brique de toute politique industrielle, plutôt que comme sa variable d’ajustement.

C’est à cette aune qu’il convient d’apprécier l’effort public. Le G7 d’Évian, avec ses 64 milliards d’euros de projets annoncés, s’inscrit dans la bonne direction ; il convient toutefois de mesurer l’écart avec les 300 milliards de dollars déjà engagés par la Chine hors de son territoire. Cet écart de financement constitue en soi un signe avant-coureur : l’intention, française autant qu’européenne, ne se convertira en capacité qu’au prix d’un changement d’échelle.

Raffiner au plus près de la mine

Un instrument mérite, à cet égard, une attention particulière : le raffinage de proximité, implanté auprès des gisements plutôt que rapatrié sur le sol national. Ce modèle répond simultanément à deux contraintes que l’on tient trop souvent pour insolubles. La première relève de l’acceptabilité : l’implantation de raffineries, de matériaux comme d’autres produits, se heurte en France à une réticence sociale et environnementale persistante, que la transformation au plus près de la mine permet de dépasser. La seconde tient aux attentes des pays extracteurs, lesquels aspirent légitimement à ce qu’une part croissante de la valeur ajoutée soit produite sur leur territoire. Le raffinage de proximité fait ainsi converger deux intérêts longtemps réputés antagonistes.

Ce modèle ne contredit en rien l’objectif de réindustrialisation : il en constitue l’amont. Il convient en effet de distinguer deux segments de la chaîne. Le raffinage primaire – du minerai au produit intermédiaire – trouve sa place auprès des gisements, où il lève l’obstacle de l’acceptabilité et répond aux attentes des pays hôtes ; la transformation aval, à forte valeur ajoutée et à sensibilité industrielle dont de défense, a vocation à être accueillie sur le sol français. Les clauses de garantie de fourniture évoquées plus haut assurent la jonction entre les deux : elles sécurisent l’acheminement des produits intermédiaires vers les capacités françaises, et donnent au dispositif sa cohérence d’ensemble. Il en résulte, de surcroît, un atout diplomatique qu’il convient de ne pas laisser passer sous d’autres intérêts : maîtriser une capacité de transformation implantée à l’étranger revient à nouer avec les États producteurs une relation de codéveloppement, dont la solidité excède celle d’un simple contrat d’approvisionnement. Eramet illustre précisément ce nouveau type de rapport entre extracteur et raffineur : du manganèse gabonais au lithium argentin, le groupe transforme au plus près de l’extraction et associe à sa présence industrielle une relation politique durable. Céder un tel actif reviendrait à abandonner, avec lui, le réseau de relations qu’il porte.

Distinguer le critique du stratégique

Une clarification, trop longtemps différée, s’impose enfin : distinguer la criticité du caractère stratégique. On entend par criticité, au niveau de l’Union européenne, la conjonction de deux paramètres – l’importance économique d’un matériau et le risque pesant sur son approvisionnement ; c’est à cette aune que la liste européenne établit sa nomenclature. Le caractère stratégique procède d’un autre ordre : il qualifie la valeur qu’un matériau, ou l’actif qui le transforme, revêt pour les intérêts vitaux d’un État – défense, énergie, autonomie technologique ou autres sujets décidés politiquement-, indépendamment de son inscription sur une liste. Il s’agit, en somme, de deux grilles de lecture distinctes : l’une mesure une vulnérabilité de marché, l’autre un enjeu de puissance.

Cette distinction n’a rien d’une simple taxinomie. La criticité, actée par la liste européenne, ouvre des droits à financement sans offrir de protection contre l’instrumentalisation d’un contentieux (lawfare) ou d’une prise de participation. Un matériau non listé peut néanmoins revêtir un caractère stratégique : le caoutchouc, absent des inventaires, conditionne l’ensemble de la mobilité, y compris sanitaire ou militaire. Dès lors, le critique appelle des stocks, de la diversification et du recyclage ; le stratégique appelle du contrôle, celui des chaînes de valeur et du capital des entreprises qui les tiennent. C’est ce second registre que la France a négligé, et c’est en lui que se joue le sort d’un Eramet.

L’enjeu se laisse résumer par une notion qu’il convient de nommer : la puissance économique stratégique. On entend par là la capacité d’un État à détenir et à mobiliser les moyens économiques nécessaires à la production de ses intérêts vitaux – sécurité des approvisionnements, maîtrise des chaînes de transformation, contrôle des actifs industriels qui les tiennent. Cette puissance se distingue d’un repli sur soi : elle consiste à convertir des ressources économiques en marges de manœuvre politiques et diplomatiques. Dès lors que la production, le raffinage et l’allocation des matériaux commandent la continuité de nos filières de défense, d’énergie et de mobilité – pour ne parler que d’elles -, la maîtrise de ces moyens cesse de relever de la seule compétitivité pour devenir un attribut de la souveraineté. Il s’agit, en d’autres termes, de traiter les matières premières comme cet instrument d’influence que d’autres puissances ont su convertir en arme.

La guerre de l’abondance est perdue, car elle supposait un monde révolu ; celle de la pénurie reste à mener. Pour la France, elle commence par un acte de cohérence : ne pas laisser partir Eramet. L’objet n’en est pas le sauvetage d’une entreprise ; il est d’attester que nous avons enfin changé de cadre d’analyse et que l’Etat passe à l’acte.

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