La Lituanie confirme être en discussions avec Washington pour renforcer la dissuasion nucléaire européenne.
La Lituanie conduit actuellement des négociations officielles avec les États-Unis sur le déploiement potentiel d’armes nucléaires américaines sur son territoire. Cette révélation, confirmée mardi par le ministre lituanien de la Défense nationale Robertas Kaunas, s’inscrit dans un moment charnière pour l’architecture de sécurité européenne, soumise à la pression persistante des ambitions militaires russes.
« Les discussions sont en cours », a déclaré Robertas Kaunas lors d’un point presse, précisant que « la Lituanie ne reste certainement pas en marge » de ces pourparlers, dont les implications pour l’avenir de la dissuasion nucléaire de l’OTAN sont considérables. Ces échanges interviennent alors que Washington envisage de réduire sa présence militaire conventionnelle sur le continent, une perspective qui suscite des inquiétudes croissantes parmi les alliés de l’Alliance atlantique quant aux éventuelles failles de sécurité qui en résulteraient.
Une révision constitutionnelle envisagée pour contourner l’interdiction actuelle
L’obstacle juridique est de taille : la Constitution lituanienne prohibe formellement la présence d’armes de destruction massive sur le territoire national. Pourtant, le président Gitanas Nausėda a évoqué la possibilité d’amender cette loi fondamentale, invoquant les risques sécuritaires qui pèsent désormais sur la région baltique.
Cette disposition constitutionnelle porte l’empreinte de l’histoire lituanienne, celle d’un pays qui a recouvré son indépendance en 1991 après des décennies d’occupation soviétique. Mais l’évolution brutale du contexte géopolitique régional, marquée par l’agression russe en Ukraine et les menaces répétées de Moscou, pousse Vilnius à reconsidérer des positions longtemps tenues pour intangibles.
L’extension du programme de partage nucléaire américain en Europe
Selon les informations rapportées par le Financial Times, les responsables américains explorent la possibilité de déployer des têtes nucléaires et des bombardiers dans plusieurs pays du flanc oriental de l’OTAN. Cette initiative vise à rassurer les alliés européens : la réduction de l’engagement militaire conventionnel américain ne saurait affaiblir leurs garanties de sécurité.
Le programme de partage nucléaire de l’OTAN réunit aujourd’hui six nations, à savoir l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, les Pays-Bas, la Turquie et le Royaume-Uni, qui hébergent des installations militaires américaines où sont stockées des armes nucléaires sous contrôle exclusif de Washington. L’extension de ce dispositif aux pays baltes et à la Pologne constituerait un tournant stratégique d’une portée considérable.
Armes nucléaires en Europe de l’Est : la Pologne participe elle aussi aux discussions
Varsovie s’associe à ces consultations, ainsi que l’a confirmé le vice-ministre polonais de la Défense Paweł Zalewski. « Nous discutons afin de créer de meilleures conditions pour la dissuasion nucléaire et pour que la Pologne joue un rôle important dans celle-ci », a-t-il déclaré à la radio polonaise le 3 juin 2026.
La Pologne s’est néanmoins défendue de tout projet d’accueil d’armes nucléaires sur son sol, Zalewski qualifiant la question d’« extrêmement sérieuse, aux conséquences politiques graves ». Cette réserve laisse entrevoir une approche plus nuancée, orientée vers un « partage nucléaire allégé » impliquant des aéronefs certifiés, sans stockage permanent d’armements. Selon plusieurs médias, Varsovie et Vilnius coordonnent étroitement leurs positions avant toute déclaration officielle.
Les enjeux géopolitiques d’un redéploiement nucléaire européen
Cette évolution s’inscrit dans la stratégie plus large de l’administration Trump, qui entend réduire l’empreinte militaire américaine en Europe tout en préservant des garanties de sécurité crédibles. Le retrait programmé d’environ 1.000 soldats américains de Lituanie illustre concrètement cette orientation, rendant d’autant plus urgente la recherche d’alternatives pour maintenir l’équilibre dissuasif dans la région.
Les analystes ne manquent pas de souligner les risques d’escalade qu’un tel déploiement pourrait engendrer. Artur Kacprzyk, spécialiste de la dissuasion nucléaire à l’Institut polonais des affaires internationales, rappelle à ce propos que « les États-Unis ont répétitivement indiqué que placer des armes nucléaires dans les pays orientaux de l’OTAN serait trop provocateur pour la Russie ». Une tension qui s’inscrit dans le cadre plus vaste des difficultés de l’Union européenne à définir une stratégie diplomatique cohérente face à Moscou.
Vers une architecture de défense européenne renforcée
En parallèle des discussions avec Washington, plusieurs pays européens, dont la Pologne, ont rejoint l’initiative française de coordination de la dissuasion nucléaire européenne. Cette coopération, jugée « complémentaire » par les experts, prévoit le déploiement temporaire d’aéronefs français armés nucléairement chez les alliés, ainsi que leur participation aux exercices de dissuasion conduits sous pavillon français.
La question sera portée à l’agenda de la réunion de l’OTAN prévue à Bruxelles le 18 juin 2026, a fait savoir le ministre polonais de la Défense Władysław Kosiniak-Kamysz. Cette échéance pourrait marquer une étape décisive dans la redéfinition de la posture nucléaire européenne.
L’évolution de la position lituanienne témoigne de la transformation profonde des équilibres sécuritaires européens depuis 2022. Pour les responsables lituaniens, l’adaptation de leur cadre constitutionnel apparaît désormais comme un prix acceptable pour garantir la sécurité nationale face aux menaces qui émanent de Moscou. Cette reconfiguration obéit à une logique plus large de renforcement de la dissuasion collective occidentale, dont les contours définitifs restent à dessiner au fil des négociations en cours.








