Stéphane Fouks commence par une alerte frontale : la France avance vers le gouffre. Non pas parce que les dangers seraient invisibles, mais parce qu’ils ne produisent plus l’effet attendu : la lucidité collective. Nous savons que la bascule est proche, et pourtant le péril n’apporte ni clarté ni sursaut. Fouks avance une explication rarement formulée : nous vivons plusieurs révolutions simultanées, et l’une masque l’autre. Celle qui occupe tout l’espace est la révolution des réseaux sociaux. Celle qui pèse le plus lourd, pourtant, est une révolution structurelle, plus silencieuse, presque devenue “normale” tant elle s’est installée : le décrochage.
Bien sûr, les plateformes ont transformé l’espace public. Elles accélèrent les passions, favorisent la polarisation, rendent les contre-vérités virales, enferment les individus dans des mondes étanches bâtis par les algorithmes. Elles font circuler plus vite que jamais l’indignation, le soupçon, l’adhésion émotionnelle. Elles brouillent les hiérarchies entre le vrai et le vraisemblable. Elles transforment chaque sujet en affrontement, chaque nuance en faiblesse, chaque hésitation en aveu. Mais Fouks refuse que cette critique devienne un discours unique, une explication totale qui dispenserait de penser le reste. À force de blâmer l’époque, on en oublie l’essentiel : que propose-t-on, concrètement, pour que la France aille mieux ? La plainte remplace la proposition. La dénonciation remplace l’action. Et le débat public s’épuise dans une agitation permanente qui ne produit plus de direction.
Fouks pointe alors une dérive politique très contemporaine : beaucoup critiquent le jeu et l’arbitre, tout en continuant à jouer selon des règles qui n’ont plus cours. Leur dénonciation de TikTok, des plateformes, des formats courts, des internautes qui les interpellent en égaux, ressemble moins à une analyse qu’à un cri de désespoir : celui de ceux qui ont perdu le monopole de la parole. Incapables de maîtriser les nouveaux codes, ils en viennent à les mépriser. Comme si l’illettrisme numérique pouvait devenir une posture. Comme si refuser la forme pouvait suffire à préserver le fond. Or ce refus n’est pas neutre : il fabrique un éloignement, il installe une incompréhension, il renforce la défiance.
Le basculement décrit par Bifurcation est précisément celui-là : une parole publique n’est plus efficace parce qu’elle est prononcée depuis une position d’autorité. Elle ne vaut que si elle est comprise, incarnée, circulante. Dans un univers dominé par l’image, le contenu émotionnel devient indissociable du contenu rationnel. On peut regretter cette réalité, mais on ne peut pas la nier : le discours n’existe plus indépendamment de sa forme, de son rythme, de son inscription dans des formats partageables. La communication n’est plus seulement une phrase ; elle est une relation. Elle est une capacité à se rendre lisible dans un environnement saturé, où la concurrence des récits est immédiate.
Fouks ajoute un point essentiel : cette transformation contient aussi, malgré tout, un progrès démocratique. L’ancien modèle médiatique distribuait la parole à ceux qui étaient autorisés à parler. Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’avoir un statut ou un diplôme pour exister dans l’espace public. Cette ouverture a un coût : le bruit, la brutalité, la concurrence permanente des récits. Mais elle impose aussi une règle simple : on ne peut pas être entendu par des gens que l’on méprise – et qui l’ont compris. La politique ne peut plus parler “sur” les citoyens ; elle doit parler “avec” eux. Ce déplacement n’est pas un détail de style : il engage une nouvelle éthique du dialogue, une reconnaissance de l’égalité de parole dans l’espace public, même lorsque cette égalité est inconfortable.
C’est ici que Fouks introduit une inquiétude plus profonde : le risque d’une démocratie sans récit. La fragmentation informationnelle ne crée pas seulement du désordre, elle rend plus difficile la formulation d’un horizon commun. Or, sans horizon, le débat public se transforme en succession de micro-crises, de polémiques circulaires, de “concours Lépine” politiques, où l’on propose des ajustements sans jamais affronter les questions structurantes. Cette dispersion nourrit l’antiparlementarisme, renforce la défiance, et laisse le champ libre à des forces qui savent exploiter la colère sans produire de solution.
Le plus grave, dans cette configuration, est que la critique des réseaux sociaux finit par masquer l’enjeu principal : la capacité à formuler une offre politique, un cap, une proposition lisible. Car la révolution numérique est concomitante d’un affaiblissement plus large : perte de compétitivité, tensions sociales, recul de certains services publics, fragilisation du modèle collectif. Fascinés par la forme, nous oublions le fond. Nous dénonçons le bruit, mais nous ne réparons pas la réalité. Nous accusons les plateformes, mais nous ne reconstruisons pas l’espérance. Fouks rappelle ainsi une loi paradoxale de la communication : l’offre crée une demande dont le public prend conscience grâce à sa formulation. Encore faut-il qu’il y ait une offre. Encore faut-il qu’il y ait une proposition qui dépasse la réaction.
La bifurcation devient alors un carrefour stratégique. À ceux qui récusent la forme pour ne rien changer au fond, Fouks oppose la résolution inverse : changer le fond, et pour y parvenir, changer la forme. Organiser la mise en circulation des vraies questions, reconnaître la dignité de ceux avec qui l’on parle, reconstruire une grammaire des échanges. Il ne s’agit pas de “faire de la com” au sens ancien, mais de réapprendre à fabriquer du commun : une vérité partageable, une hiérarchie des priorités, une capacité à dialoguer sans se disqualifier.
Sans proposition, sans récit, sans dialogue, comment s’étonner que le pays marche vers le vide ? La communication, dans ce monde bifurqué, n’est plus un art de l’incantation : elle redevient une responsabilité collective. Elle ne consiste plus à gagner une bataille d’attention, mais à maintenir une possibilité de compréhension mutuelle. Et dans une démocratie fragilisée, cette possibilité est peut-être le dernier rempart avant la chute.
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Stéphane Fouks
Stéphane Fouks est vice-président du groupe Havas et executive président de H/Advisor. Formé à la Sorbonne et à Sciences Po Paris, il débute aux côtés de Michel Rocard puis rejoint RSCG, où il crée RSCG Public.Depuis trois décennies, il accompagne dirigeants et personnalités publiques dans des contextes sensibles et à forte exposition.








