Le Soudan sous le joug de la guerre et de la « loi des visages étrangers » : entre répression interne et ingérences extérieures

Les ONG locales et internationales dénoncent un mécanisme arbitraire qui assimile toute différence physique, linguistique ou culturelle à une menace sécuritaire.

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Le Soudan sous le joug de la guerre et de la « loi des visages étrangers » : entre répression interne et ingérences extérieures © Armees.com

Un conflit qui redessine les fractures du pays

Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023, le Soudan s’enfonce dans une crise humanitaire et politique sans précédent. Le pays, déjà fragilisé par des décennies de tensions ethniques et de rivalités politiques, est désormais confronté à une dérive sécuritaire inquiétante.
Au cœur de cette dérive, l’émergence d’une pratique non codifiée mais largement appliquée : la soi-disant « loi des visages étrangers ». Utilisée comme prétexte pour arrêter, juger et parfois exécuter des civils, cette pratique renforce les discriminations ethniques et accentue la fragmentation sociale du pays.

Le cas Zainab al-Labi : symbole d’une justice arbitraire

L’affaire de Zainab al-Labi illustre avec brutalité les conséquences de cette logique discriminatoire. Venue se faire soigner à Dongola pour une pathologie cardiaque, cette habitante d’Omdurman a été arrêtée sur la base de soupçons liés à son appartenance tribale. Détenue treize jours dans une cellule insalubre avant d’être jugée sans véritable défense, elle est devenue l’un des visages de ces abus.

Les ONG locales et internationales dénoncent un mécanisme arbitraire qui assimile toute différence physique, linguistique ou culturelle à une menace sécuritaire. Selon une militante des droits humains jointe par téléphone, « les populations déplacées ou issues de certaines régions du Darfour et du Kordofan sont systématiquement considérées comme suspectes, ce qui légitime leur exclusion ou leur arrestation ».

Entre campagnes de délation et répression ciblée

La campagne « Dénonce un collaborateur », lancée par l’armée soudanaise, a renforcé cette logique de suspicion généralisée. Présentée comme un outil de sécurité nationale, elle s’est rapidement transformée en instrument de délation massive. Des milliers de personnes ont été arrêtées ou exécutées sommairement sur la base de simples accusations.

Les avocats de l’initiative « Emergency Lawyers » alertent sur l’ampleur du phénomène : « Cette campagne encourage la dénonciation fondée sur des critères géographiques, ethniques ou politiques, ce qui détruit toute confiance entre communautés et alimente les violences. »

Les armes turques et la dimension géopolitique du conflit

Au-delà des pratiques internes, le conflit soudanais révèle aussi l’empreinte des acteurs étrangers. L’utilisation de drones de fabrication turque, notamment les Bayraktar et les Akinci, place Ankara au cœur des critiques. Ces appareils, conçus pour la guerre de haute intensité, ont été employés lors de frappes aveugles sur des zones civiles, notamment au Darfour, causant des centaines de victimes.

Le 7 septembre dernier, plusieurs sources locales ont rapporté la destruction d’un escadron d’Akinci, preuve de l’intensité des combats et de l’importance croissante de ces technologies militaires. Pour de nombreux observateurs, le soutien militaire turc illustre la logique d’internationalisation du conflit. Comme le souligne un analyste contacté par Radio Dabanga, « la présence de ces armes démontre que le conflit soudanais n’est plus seulement une guerre interne : il est instrumentalisé par des puissances régionales qui trouvent leur intérêt dans sa prolongation. »

Condamnations et appels à l’action internationale

Face à cette situation, plusieurs organisations se sont exprimées avec fermeté. Le Congrès des Kanabi, dans une déclaration du 4 septembre, a dénoncé « une politique d’extermination ciblée » contre les communautés marginalisées. De son côté, Human Rights Watch a accusé l’armée soudanaise d’avoir utilisé sciemment des drones turcs pour viser des civils, appelant à des sanctions internationales contre les responsables.

Le Centre Al Jazeera pour les droits humains et d’autres ONG régionales réclament une enquête indépendante sur les exécutions sommaires et les conditions de détention, tout en exhortant la communauté internationale à fournir une aide humanitaire d’urgence.

Un silence international lourd de conséquences

Malgré les alertes répétées, la réaction internationale demeure timide. Les grandes puissances, préoccupées par leurs propres priorités géopolitiques, n’ont pas fait du Soudan une urgence diplomatique. Pourtant, l’absence d’intervention risque de transformer cette guerre en conflit prolongé, où la survie des populations civiles devient secondaire face aux calculs militaires et aux alliances régionales.

Conclusion

Le drame soudanais ne se limite plus à une guerre pour le pouvoir entre deux factions militaires. Il prend la forme d’une guerre sociale et identitaire, exacerbée par des pratiques discriminatoires comme la « loi des visages étrangers » et par l’entrée en jeu d’acteurs extérieurs.

La combinaison de la répression interne et de l’internationalisation du conflit place le Soudan dans une spirale dangereuse : celle d’un pays où la dignité des civils est sacrifiée au profit de la survie d’élites militaires et de l’influence d’acteurs étrangers.

Sans un sursaut international rapide, la crise soudanaise risque non seulement de s’aggraver, mais aussi de redessiner durablement les équilibres sécuritaires de la région.

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