MàJ 15h50 : Correction d’imprécisions et ajout d’une déclaration de l’entreprise FN Herstal.
Le 4 juin 2025, le terminal portuaire de Fos-sur-Mer, à Marseille, s’est mué en théâtre de résistance syndicale. Les dockers de la Confédération générale du travail (CGT) ont opposé un refus catégorique à charger une cargaison destinée à Israël, en plein cœur du conflit ravageant la bande de Gaza. Cette mobilisation intervient alors que la France se retrouve accusée de fournir discrètement des équipements de guerre à Tel-Aviv.
Israël et dockers : un bras de fer au port de Fos-sur-Mer
Le conteneur concerné ne renfermait ni vivres, ni marchandises anodines. Selon les documents d’expédition consultés par Disclose et confirmés par France 3 Régions, il s’agissait de 14 tonnes de pièces détachées pour mitrailleuses : tubes de canon, chambres de tir, maillons de munitions. En bref, tout sauf une cargaison de routine. .
La livraison devait se faire via le cargo Marianne Danica, un navire immatriculé aux îles Marshall, dont l’escale était prévue à Fos-sur-Mer avant de repartir vers le port d’Ashdod. Mais les dockers ont dit non. Un non tranchant, assumé, public. « Nous ne participerons pas à un génocide », ont-ils déclaré dans un communiqué cité par Franceinfo. Une affirmation lourde de sens, face à une guerre qui a déjà causé la mort de plus de 35 000 civils palestiniens selon le dernier bilan du Croissant-Rouge.
Quelles armes sont concernées ?
Les équipements bloqués par les dockers ne relèvent pas de simples composants anodins. Il s’agissait de pièces mécaniques essentielles à l’assemblage de mitrailleuses de calibre OTAN 7,62 mm, notamment des chambres de tir, tubes de canon, maillons de munitions et éléments de culasse. Des pièces compatibles avec toutes les armes qui tirent du calibre 7.62. Ces armes sont conçues pour fournir une cadence de tir soutenue d’environ 650 à 1 000 coups par minute, avec une portée effective dépassant 800 mètres.
Selon les données recueillies par Disclose et confirmées par les documents douaniers, ces composants étaient destinés à Israel Military Industries (IMI), le principal fabricant d’armement de l’État hébreu. Bien que non létales isolément, ces pièces constituent des éléments critiques de systèmes d’armes classés à double usage selon la réglementation européenne, car elles peuvent être intégrées à des mitrailleuses montées sur véhicules blindés ou tourelles automatiques, souvent utilisées dans des zones densément peuplées comme la bande de Gaza.
FN Herstal nous a contactés à la suite de cet article et tient à rappeler que l’entreprise n’exporte plus vers Israël depuis des dizaines d’années.
Israël, défense, France et conteneur : une logistique trouble révélée
L’enquête de Disclose publiée le 4 juin 2025 met en lumière les coulisses d’une chaîne logistique aussi discrète qu’efficace. Le feu vert aux exportations a été donné par la Direction générale de l’armement (DGA), sous tutelle du ministère français des Armées. Les équipements sont produits par Eurolinks à Bourg-lès-Valence (Drôme), spécialisée dans la fabrication de composants métalliques pour armement léger.
À Fos-sur-Mer, le syndicat CGT du port a dénoncé une « livraison sciemment dissimulée ». Le conteneur n’était pas identifié comme contenant des armes, mais des « pièces mécaniques ». Une terminologie volontairement floue, selon les dockers, destinée à contourner les objections internes. La cargaison devait transiter ensuite par Gioia Tauro en Italie, avant de rejoindre Israël par voie maritime.
La France en est donc à sa troisième livraison de matériel militaire vers Israël en 2025, malgré les appels répétés à un embargo, y compris de la part du Parlement européen. Le gouvernement, quant à lui, garde le silence. Contacté par L’Humanité, le ministère des Armées s’est contenté de rappeler que « la France respecte scrupuleusement ses engagements internationaux en matière d’exportation d’armement ». Une formule standard qui élude soigneusement la question morale.
Israël, guerre et dockers : entre conscience et résistance
Cette mobilisation syndicale n’est pas une première, mais elle prend un relief particulier dans le contexte actuel. Depuis plusieurs mois, les bombardements israéliens sur Gaza se sont intensifiés. Les ONG comme Amnesty International, ACAT-France et Médecins du Monde dénoncent des violations du droit humanitaire. Or, les équipements fournis par la France, même s’ils ne sont pas létaux en soi, participent à la chaîne de mise en œuvre des armes utilisées dans ces frappes.
L’argument des dockers est limpide : refuser de charger, c’est refuser d’être le maillon passif d’un massacre. Le secrétaire général CGT des dockers de Marseille-Fos a affirmé à BFMTV : « Nous ne sommes pas des transporteurs de guerre. » Une déclaration qui résonne bien au-delà du port. Elle remet en cause la neutralité prétendue des filières logistiques. Peut-on se cacher derrière la légalité quand la réalité des faits heurte la conscience collective ?
Guerre à Gaza : l’Europe silencieuse sur sa responsabilité
Ce blocage portuaire soulève une autre question brûlante : celle du silence assourdissant de l’Union européenne. Malgré la multiplication des preuves sur l’usage d’armements européens dans des zones civiles, aucun embargo officiel n’a été adopté. La Belgique, l’Espagne, et récemment la Norvège ont pourtant suspendu certaines licences d’exportation. La France, elle, persiste.
L’article d’Info du Jour souligne que cette opération logistique aurait pu rester totalement invisible sans l’intervention des syndicats. L’exportation n’a été ni débattue au Parlement, ni annoncée publiquement. Pourtant, en mai 2025, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a explicitement rappelé aux États leur obligation de « ne pas faciliter l’usage d’armes dans des contextes susceptibles de relever de crimes de guerre. »








