Le 21 mai 2025, les ambassadeurs de l’Union européenne ont approuvé un plan inédit de 150 milliards d’euros destiné à révolutionner les capacités de défense du Vieux Continent. Baptisé SAFE, pour Security Action for Europe, ce programme fait figure de plan Marshall version XXIe siècle, où l’aide ne vient plus d’outre-Atlantique, mais bien de l’intérieur. Objectif ? Réarmer l’Europe, relocaliser ses industries, et réduire une dépendance jugée toxique vis-à-vis des États-Unis.
SAFE, moteur d’un réarmement européen sous pavillon indépendant
Au cœur du dispositif SAFE, une mécanique redoutable : 150 milliards d’euros de prêts à très long terme, garantis par le budget de l’Union. Dix ans de grâce, quarante-cinq ans de remboursement, une préférence industrielle de 65 % pour les composants européens. Produire ici, pour défendre là.
Le plan SAFE s’assume comme un nouveau plan Marshall, mais retourne la logique de cette aide militaire d’après-guerre : il s’agit désormais de s’émanciper du protectorat sécuritaire de Washington.
L’instrument se veut agile. Pas besoin de ratification parlementaire : la Commission européenne l’a ficelé par voie réglementaire, contournant les lenteurs habituelles. Le financement couvre missiles, munitions, drones, systèmes de défense anti-aérienne — tout ce que l’Europe importait hier des États-Unis.
SAFE et l’OTAN : complément ou concurrence frontale ?
Officiellement, SAFE n’est pas un désaveu de l’OTAN. Officieusement, c’est une prise de distance. Lorsque le commissaire européen Andrius Kubilius déclare dans The Guardian que ce programme est destiné à « combler le vide laissé par les États-Unis », le message est clair : Bruxelles ne veut plus subir les humeurs géopolitiques de Washington.
Dans ce contexte, les États membres de l’UE n’ont pas tous réagi avec la même ferveur. Tandis que l’Allemagne et la Pologne se sont précipitées pour présenter leurs projets, la France, l’Italie et l’Espagne se montrent plus frileuses. Question de dettes publiques, officiellement. Mais aussi, sans doute, de souveraineté budgétaire jalousement gardée.
Du côté des industriels, l’enthousiasme est palpable. Airbus, MBDA, Saab, réunis dans l’ASD appellent à « réserver prioritairement les financements aux entreprises établies dans l’UE ». Une manière de barrer la route aux ambitions britanniques.
La France dans SAFE : locomotive ou passagère sous contrainte ?
Sur le papier, la France est parmi les mieux placées pour profiter de SAFE. Elle dispose d’un complexe militaro-industriel dense, de champions nationaux, d’un écosystème dual civil-militaire efficace. Et pourtant… Paris hésite. Parce qu’accepter un financement européen, c’est accepter une ingérence potentielle dans la stratégie industrielle nationale.
Pourtant, des géants comme Thales, Nexter ou Dassault ont tout à gagner. Le plan impose une préférence européenne de 65 % ? Les chaînes de valeur françaises sont prêtes. Le programme interdit les composants susceptibles d’être activés à distance depuis l’étranger ? Cela correspond à la doctrine française d’autonomie stratégique.
Mais SAFE impose aussi une coordination européenne renforcée, une mutualisation des achats, et une forme de renoncement à certaines logiques souveraines. La France, fidèle à sa tradition gaullienne, n’y entre qu’à reculons.
Qui tire vraiment les ficelles de SAFE ?
Le Royaume-Uni, pourtant hors de l’UE, a flairé la manne. Le 19 mai 2025, Londres a signé un partenariat de défense avec Bruxelles qui lui ouvre potentiellement les portes de SAFE. Et les industriels britanniques jubilent. BAE Systems, Rolls-Royce, Babcock : tous se préparent à soumissionner. La France, elle, regarde cette intrusion d’un œil soupçonneux. L’OTAN a déjà un pied anglais, faudra-t-il demain que SAFE le tolère aussi ?
Autre exemple, la Turquie et la Corée du Sud : elles demandent l’accès, mais se heurtent à des critères politiques stricts. Avec SAFE, l’Europe a mis le pied sur un terrain miné : celui d’une autonomie stratégique enfin affirmée, mais toujours contestée. Le succès dépendra moins des montants que des choix politiques à venir. L’exemple du plan Marshall américain rappelle une chose : l’argent seul ne fait pas la victoire. Encore faut-il savoir pour quoi, pour qui, et avec qui on construit sa défense.








