France-Égypte : une coopération militaire à l’épreuve de la diplomatie multi-alignée

La présence de l’Égypte à la commémoration du 9 mai n’a pas manqué d’interpeller l’un de ses premiers partenaires militaires : la France.

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France-Égypte : une coopération militaire à l’épreuve de la diplomatie multi-alignée © Armees.com

Le 9 mai 2025, une unité de la Garde républicaine égyptienne a défilé sur la place Rouge de Moscou, en présence du président Abdel Fattah al-Sissi, invité d’honneur par Vladimir Poutine. Ce geste, hautement symbolique, est intervenu alors que l’Égypte demeure l’un des principaux partenaires militaires de la France. Comment interpréter cette démonstration d’alliance avec Moscou, au moment où Le Caire multiplie les contrats d’armement avec Paris, notamment autour des Rafale ?

Le défilé du 9 mai : une scène mondiale

Le « Jour de la Victoire » célébré chaque 9 mai en Russie, est depuis des années un rituel militaire et politique majeur pour Vladimir Poutine. Mais en 2025, il revêt une dimension toute particulière. Alors que le président russe est plus isolé que jamais sur la scène internationale, c’est un dirigeant arabe, Abdel Fattah al-Sissi, qui lui offre une visibilité précieuse.

Sur la place Rouge, les caméras fixent l’avancée précise et solennelle d’une unité de la Garde républicaine égyptienne, regard fixe. Le nom de cette formation, cité sur le site officiel de la présidence égyptienne, n’est pas anodin : cette unité d’élite, chargée de la protection rapprochée du pouvoir, incarne la stabilité du régime.

Le geste diplomatique n’est pas sans conséquence. En pleine guerre d’Ukraine, alors que les capitales occidentales boycottent le Kremlin, l’apparition du président égyptien à Moscou — et la participation militaire formelle de son pays — interpellent. Mais au Caire, la manœuvre s’inscrit dans une tradition bien rodée : maintenir des liens équilibrés avec tous les grands acteurs, de Washington à Moscou, en passant par Paris.

Une relation franco-égyptienne ancienne et stratégique

La coopération militaire entre la France et l’Égypte est ancienne, mais elle a pris une dimension nouvelle au cours des dix dernières années. Après la chute du président islamiste Mohamed Morsi et l’arrivée au pouvoir d’al-Sissi en 2013, la France s’est imposée comme un partenaire de premier plan pour la modernisation des forces armées égyptiennes.

C’est en 2015 que le tournant s’opère, avec la signature d’un contrat historique : Le Caire devient le premier client étranger du Rafale, avion de chasse fabriqué par Dassault Aviation, avec 24 appareils commandés pour un montant de 5,2 milliards d’euros, incluant une frégate multi-missions (FREMM) et des missiles. Le tout financé pour moitié par un crédit garanti par l’État français.

Depuis, la relation s’est densifiée : un second contrat Rafale, signé en 2021, porte sur 30 avions supplémentaires, pour près de 4 milliards d’euros, avec à nouveau un mécanisme de financement par crédits garantis.

Tous les contrats militaires entre la France et l’Égypte (2014–2021)

2014 : Livraison de 4 corvettes de type Gowind construites par Naval Group, pour un montant estimé à 1 milliard d’euros.

2015 : Vente de 24 Rafale, 1 frégate FREMM, missiles MBDA – contrat global de 5,2 milliards d’euros.

2015 : Achat par l’Égypte de 2 porte-hélicoptères de type Mistral, initialement destinés à la Russie – environ 950 millions d’euros.

2017 : Livraison du premier satellite d’observation militaire français Falcon Eye, produit par Airbus et Thales.

• 2019 : Livraison d’une cinquième corvette Gowind construite en Égypte sous licence.

2021 : Second contrat Rafale : 30 appareils, pour 3,95 milliards d’euros, financement par crédit bancaire garanti à 85 % par l’État français.

En tout, la France a vendu à l’Égypte pour plus de 10 milliards d’euros d’armements en moins de dix ans, ce qui en fait l’un des plus gros clients de la BITD française (Base industrielle et technologique de défense).

Des intérêts croisés dans une région instable

Pourquoi un tel investissement ? D’un côté, la France voit en l’Égypte un pilier de la stabilité régionale, capable de contenir les dérives djihadistes dans le Sinaï, d’influencer la Libye voisine et de modérer les tensions en Méditerranée orientale. De l’autre, l’Égypte cherche à diversifier ses sources d’équipement, tout en s’affranchissant d’une dépendance exclusive vis-à-vis des États-Unis.

Mais cette coopération va au-delà du commerce. Des centaines d’officiers égyptiens sont formés chaque année dans les écoles françaises. Des exercices conjoints sont régulièrement organisés (notamment l’exercice “Cleopatra” en mer Rouge). Et les relations stratégiques s’inscrivent dans une logique plus vaste : la lutte contre le terrorisme, la sécurité maritime, et la surveillance des flux migratoires vers l’Europe.

Une diplomatie de l’équilibre… et du calcul

La présence d’al-Sissi à Moscou en mai 2025 ne doit pas être vue comme une rupture, mais comme un signal. L’Égypte entretient depuis des années des liens solides avec la Russie : livraisons d’hélicoptères Kamov, contrats pour des blindés, coopération nucléaire avec la construction de la centrale d’El Dabaa… et même coordination sur le dossier syrien.

Mais Le Caire joue habilement une carte multi-alignée : il accueille les aides militaires américaines, achète des équipements européens, coopère avec la Russie — sans jamais s’enfermer dans une alliance exclusive.

La France, de son côté, assume cette relation. Même si elle a fait l’objet de critiques, notamment sur les droits humains, Paris a choisi le pragmatisme stratégique, préférant le dialogue à la mise à l’écart.

Avions Rafale, parade à Moscou : imprudence diplomatique ?

Alors que les chars roulent sur la place Rouge et que les accords de défense se signent à Paris, une constante demeure : la centralité de l’Égypte dans les équilibres géopolitiques régionaux. En quelques années, Le Caire est devenu une pièce maîtresse du jeu diplomatique global, entre grandes puissances et zones de tension.

Pour la France, ce partenariat reste un levier majeur : à la fois économique pour sa filière défense, politique pour sa présence au Moyen-Orient, et stratégique dans la lutte contre l’instabilité régionale. Mais il exige une vigilance constante, tant les équilibres sont mouvants.

L’image du président égyptien aux côtés de Vladimir Poutine ne doit pas être interprétée comme une infidélité, mais comme une expression d’un monde post-guerre froide, où les alliances se redéfinissent, souvent à géométrie variable.

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