Witkoff : quand la diplomatie américaine se joue en russe sans traducteur

Steve Witkoff s’appuie sur l’interprète personnelle de Poutine pour ses négociations, exposant la diplomatie américaine à une polémique majeure.

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Witkoff : quand la diplomatie américaine se joue en russe sans traducteur © Armees.com

Peut-on négocier la paix dans des conditions aussi défavorables à la partie américaine ? Selon une enquête publiée par NBC News le 10 mai 2025, Steve Witkoff, l’envoyé spécial du président des États-Unis, a rencontré Vladimir Poutine à trois reprises – les 11 février, 13 mars et 11 avril – en s’appuyant non pas sur un interprète américain, mais sur… les traducteurs du Kremlin.

Une simple interprète ?

Une vidéo officielle, filmée lors de la réunion du 25 avril, montre Witkoff arriver seul, sans expert diplomatique ni conseiller, pointant du doigt une femme à ses côtés : « Interprète ? De l’ambassade ? OK. »

Mais cette femme n’était pas une simple employée consulaire. D’après Christo Grozev, enquêteur de Bellingcat, il s’agirait de Natalia Koshkina, née en 1991, actuellement seconde secrétaire au département linguistique du ministère russe des Affaires étrangères, et précédemment affectée à la mission russe auprès de l’OTAN à Bruxelles — une fonction rarement assignée à une traductrice sans responsabilités politiques. Grozev affirme par ailleurs qu’elle est l’interprète attitrée de Poutine, Lavrov, Medvedev, ou encore de Sergueï Narychkine, chef du renseignement extérieur russe (SVR).

Inconscience diplomatique de Witkoff

Cette diplomatie sans filet a suscité de vives critiques. Michael McFaul, ancien ambassadeur américain à Moscou, a déclaré que c’était « une très mauvaise idée » : « J’ai entendu les traductions russes et américaines dans les mêmes réunions. Ce n’est jamais la même chose. » Sans interprète américain, aucun compte rendu précis — les fameux memcons — ne peut être produit. Or ces documents sont indispensables pour coordonner la politique étrangère, notamment avec Keith Kellogg ou Marco Rubio, impliqués dans le dossier ukrainien.

Plus inquiétant encore : lors de la réunion du 25 avril, Vladimir Poutine n’était pas seul. Il était accompagné de deux poids lourds de sa diplomatie — Yuri Ushakov, ancien ambassadeur à Washington et conseiller diplomatique, et Kirill Dmitriev, son émissaire aux États-Unis et directeur du fonds d’investissement national. À eux deux, ils forment un binôme redoutable, maîtrisant parfaitement les codes occidentaux, les sujets abordés et les rapports de force. Face à eux, Witkoff était non seulement seul, mais aussi sans interprète indépendant. Un bon négociateur n’accepte jamais un tel déséquilibre structurel : c’est la base d’une diplomatie sérieuse que de veiller à des conditions minimales de parité.

À ce jour, les efforts de Steve Witkoff n’ont produit aucun résultat concret. Le sommet Trump-Poutine, envisagé à Riyad, a été annulé faute de progrès côté russe. Poutine continue d’exiger le retrait ukrainien des régions annexées, le renoncement à l’OTAN et des garanties sur la langue russe. Pendant ce temps, l’administration américaine a signé un partenariat stratégique avec Kiev, ouvrant l’accès aux ressources critiques ukrainiennes — une manœuvre silencieuse, mais structurante.

En confiant à un agent du SVR la traduction de ses propres ambitions, Witkoff n’a pas seulement commis une imprudence : il a accepté de jouer sur un échiquier où toutes les pièces étaient déjà marquées.

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