La London School of Economics a récemment publié un rapport de recommandations qui analyse l’écosystème des drones, qui ont révolutionné la guerre en Ukraine, et les implications stratégiques pour l’OTAN.
L’Ukraine a démontré une capacité unique à freiner l’invasion russe grâce à un usage intensif et innovant des drones, qui sont devenus les nouvelles munitions de la guerre, responsables de la majorité des morts et des destructions. Ce succès n’est pas seulement attribuable aux drones eux-mêmes, mais à l’écosystème qui les entoure : ingénieurs civils, militaires, ONG, écoles de formation, entreprises technologiques et volontaires.
L’Ukraine accélère grâce à une vitesse de conception décentralisée
L’ingénierie des drones est relativement simple : des composants, parfois imprimés en 3D, un design modulable. Cela permet aux Ukrainiens de produire beaucoup de drones, souvent dans des garages, à bas coût (environ 500 $ pour un drone FPV). La rapidité de production s’inscrit dans un cycle itératif appelé “War DevOps”, inspiré du développement logiciel agile, où feedback du terrain, prototypage et ajustements s’enchainent pour concevoir de nouveaux drones correspondant aux besoins du front.
Ce système repose sur une coopération entre civils et militaires, de manière décentralisée et autonome. De nombreux civils issus des domaines du numérique, de l’ingénierie ou d’autres secteurs sont devenus formateurs, pilotes, techniciens ou développeurs. Cette interaction informelle mais efficace favorise des cycles d’innovation courts : quelques semaines entre une idée et son test sur le terrain. Le gouvernement soutient cette dynamique en réduisant les obstacles bureaucratiques et en valorisant les succès, via des structures dédiées comme Brave1.
Cependant, cette vitesse a un coût : les produits sont peu standardisés, la production manuelle reste « lente » et dépendante de composants étrangers, notamment chinois, même si les ateliers ukrainiens s’efforcent de trouver des alternatives occidentales et de développer leurs propres composants.
À grande échelle : former, produire, déployer, une société entière mobilisée
L’Ukraine aurait produit 1 million de drones en 2024 selon les déclarations officielles, plusieurs millions seront fabriqués en 2025 dont 30 000 drones de frappe à longue portée. Cette production impressionnante répond à une forte demande, les pertes en drones étant très élevées.
L’attention de focalise spontanément sur les drones eux-mêmes, au risque de négliger l’importance de l’écosystème humain qui est pourtant crucial : un drone n’est rien sans un pilote aguerri. Des dizaines d’écoles de formation de pilotes ont émergé, certaines initiées par des civils, d’autres par l’État ou des vétérans. Certains pilotes débutent sans aucune expérience militaire. Les formations varient entre 4 et 12 semaines selon les besoins (reconnaissance, attaque, guerre électronique). Mais rien ne remplace l’expérience de la guerre, pensant plusieurs mois, pour former un bon pilote.
Cette croissance rapide du capital humain s’appuie sur l’implication forte de la société entière. Des jeunes passionnés de jeux vidéo qui deviennent pilotes, des ingénieurs de start-up qui créent des sociétés de Defense tech, et des bénévoles de toutes origines, forment un vivier d’innovation, de production, de tests, de maintenance et de retours d’expérience. Des unités militaires recrutent directement à travers les écoles de drones, avec le soutien financier de l’État qui a alloué 60 millions de dollars à l’achat direct de drones par les brigades. De nombreuses ONGs collectent des dons pour financer les brigades et les entreprises de production de drones et autres matériels de défense qui se comptent désormais en centaines.
L’urgence stratégique face à la Russie : apprendre vite ou subir demain
Chaque jour, la guerre accélère la nécessité d’innover pour survivre. La Russie développe avec succès ses propres innovations et ses capacités de guerre par drones, comme elle l’a montré récemment avec l’introduction de drones pilotés par fibre optique. Si elle venait à l’emporter, elle détiendrait une force expérimentée et puissante stationnée aux frontières de l’OTAN. L’Occident est aujourd’hui largement dépourvu de moyens de défense face à des vagues d’attaque quotidiennes de milliers de drones. Cela rend essentiel un renforcement rapide des capacités de défense des pays alliés face à la menace des drones. Plutôt que de recréer des écosystèmes massifs de production de drones, ce qui serait coûteux et peu pertinent compte tenu de la rapidité d’évolution technologique, il serait plus judicieux de voir comment nous pouvons soutenir l’écosystème ukrainien et profiter de ses capacités et de son expérience pour développer les nôtres.
L’Ukraine n’a pas seulement besoin de soutien matériel, mais aussi de reconnaissance de ses capacités humaines et technologiques. Les pays de l’OTAN doivent structurer leurs propres écosystèmes de drones en tirant parti de l’expérience et de la plateforme industrielle ukrainienne. Des initiatives comme la Drone Coalition (Royaume-Uni, Lettonie) ou les investissements directs de pays comme le Danemark et la Lituanie dans les entreprises de défense ukrainiennes sont des pas dans la bonne direction. Il faut aller plus loin, et la France doit suivre le mouvement, dans son propre intérêt.
Le rapport formule trois recommandations pour l’OTAN qui sont également valables pour la France :
- Créer des collaborations, effectuer des investissements et monter des associations avec des entreprises de défense ukrainiennes ;
- Mettre en place un réseau de liaisons civiles et militaires avec les acteurs de l’écosystème ukrainien pour les aider, apprendre de leur expérience et favoriser les collaborations internationales ;
- Passer des commandes pour soutenir financièrement les écosystèmes de drones en Ukraine, en Europe et en France, plus particulièrement lorsqu’ils collaborent ensemble.
L’Europe et la France ont pris beaucoup de retard dans la révolution stratégique des drones de défense. Il est urgent d’encourager la création de nos propres écosystèmes en les encourageant à être présent en Ukraine, auprès de leurs collègues ukrainiens, pour les soutenir, pour apprendre et pour préparer l’avenir ensemble.








