Sur les terres rares, un nouvel accord entre les Etats-Unis et la Chine

Derrière un accord commercial apparemment technique, Washington et Pékin redessinent les rapports de force stratégiques autour d’une ressource clé : les terres rares. Cette entente bilatérale, signée le 27 juin 2025, pourrait impacter directement les capacités militaires de l’Europe, restée en marge de la négociation.

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Sur les terres rares, un nouvel accord entre les Etats-Unis et la Chine © Armees.com

Le 27 juin 2025, les États-Unis et la Chine ont annoncé un accord bilatéral sur les terres rares, visant à faciliter leur exportation vers le territoire américain. Un partenariat inédit entre deux puissances rivales, au cœur d’une guerre commerciale, mais qui pourrait bouleverser l’équilibre stratégique mondial — et désarmer symboliquement l’Europe.

Quand la géoéconomie redéfinit les équilibres militaires

Les terres rares sont tout sauf des matériaux secondaires. Ces 17 éléments aux propriétés électromagnétiques spécifiques — néodyme, praséodyme, dysprosium, terbium — sont essentiels à la fabrication de technologies militaires : radars, missiles guidés, drones, avions de chasse, torpilles, optiques de précision, capteurs. Sans eux, pas de supériorité électronique, pas de performance balistique.

Les États-Unis, longtemps dépendants de la Chine pour le raffinage de ces matériaux, ont obtenu le 27 juin dernier la levée de plusieurs mesures restrictives instaurées par Pékin. En retour, Washington s’est engagé à réviser certains dispositifs douaniers. Donald Trump, dans une déclaration publique, a affirmé que « les États-Unis ont validé l’accord avec la Chine », décrivant cet engagement comme un gage de souveraineté retrouvée. Ce rééquilibrage redéfinit l’accès à une ressource critique pour toute projection de puissance technologique.

Des chaînes logistiques critiques dans le viseur du Pentagone

L’accord prévoit une accélération des livraisons en direction des industriels américains de la défense, dans un contexte de tension sur les stocks. Le Département de la Défense américain avait tiré la sonnette d’alarme en avril, en évoquant le risque d’un « goulet d’étranglement stratégique » si la Chine poursuivait ses restrictions.

Le secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, a été clair : « Ils vont nous livrer des terres rares. » Cette déclaration s’inscrit dans une logique de sécurisation de la base industrielle et technologique de défense (BITD) américaine. Depuis 2020, le Pentagone finance directement certaines mines et raffineries sur le sol national, mais ces capacités restent marginales face au contrôle chinois.

Que sont les terres rares et pourquoi sont-elles critiques en défense ?

Les terres rares ne sont pas rares en tant que telles, mais leur concentration exploitable est faible, leur extraction complexe, et leur raffinage hautement polluant. Ces caractéristiques ont poussé de nombreux pays à en externaliser la production, au profit d’acteurs chinois. Dans les systèmes militaires, ces métaux permettent d’alléger les équipements, de miniaturiser les circuits, de renforcer la précision des systèmes de guidage, et d’améliorer les performances énergétiques.

Le néodyme est ainsi présent dans les moteurs d’avions furtifs ; le samarium entre dans la fabrication d’aimants résistants aux températures extrêmes ; le gadolinium est utilisé dans certains capteurs infrarouges. L’ensemble de ces composants conditionne la supériorité tactique sur les théâtres d’opérations modernes.

L’Europe en vulnérabilité stratégique

L’Union européenne, qui importe 98 % de ses terres rares de Chine, n’a ni voix dans l’accord signé, ni alternative crédible à court terme. Sa base industrielle de défense est donc exposée à un risque de dépendance structurelle. Si Pékin choisissait de réserver une partie de ses exportations aux États-Unis, les chaînes d’approvisionnement européennes pourraient être directement affectées.

Plusieurs industriels français — notamment dans l’optronique, la motorisation navale ou les systèmes anti-aériens — dépendent de composants issus de terres rares raffinées en Chine. À l’heure où l’Europe ambitionne de développer une autonomie stratégique dans la défense, cet accord résonne comme un avertissement brutal.

Réactions et pistes de contournement

Du côté de l’OTAN, le partenariat sino-américain est vu avec circonspection. Il rompt le front commun face à Pékin et souligne le déséquilibre d’accès aux ressources. Certains pays, comme la France, plaident désormais pour une coordination européenne accélérée sur les matières critiques, en lien avec le Critical Raw Materials Act. D’autres envisagent de renforcer les alliances avec l’Australie ou le Canada, fournisseurs alternatifs mais encore peu compétitifs.

Sans diversification réelle, l’Europe pourrait se retrouver militairement dépendante de décisions industrielles prises hors de son périmètre diplomatique. Une vulnérabilité de plus en plus difficile à justifier face aux ambitions géostratégiques affichées.

Une reconfiguration de la puissance technologique

Le partenariat du 27 juin 2025 dépasse le simple cadre commercial : il structure un accès différencié à une ressource fondamentale du XXIe siècle. En matière militaire, la maîtrise des terres rares ne se résume pas à un enjeu logistique, mais constitue un marqueur de puissance technologique. Si Washington a su négocier un accès stratégique, l’Europe reste pour l’instant spectatrice. La question est désormais posée : l’Union peut-elle se permettre de rester vulnérable dans une guerre des matériaux que d’autres mènent avec méthode ?

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