Le vice-président exécutif d’Airbus Defence and Space, Jean-Brice Dumont, a récemment exprimé ses réserves sur la trajectoire actuelle du programme SCAF. Si l’avion de combat du futur reste au cœur des ambitions stratégiques de la France, de l’Allemagne et de l’Espagne, Airbus alerte sur les risques associés à un calendrier trop lointain et une absence d’adaptations intermédiaires aux besoins concrets des armées.
Dans une interview par La Tribune, Jean-Brice Dumont a détaillé la position d’Airbus sur l’état d’avancement du programme SCAF (Système de Combat Aérien du Futur). Cette prise de parole s’inscrit dans un contexte de réévaluation capacitaire croissante au sein des forces européennes, confrontées à des besoins de modernisation à court et moyen terme.
Le SCAF, un projet structurant aux équilibres fragiles
Lancé en 2017, le SCAF vise à doter les nations partenaires d’un système aérien de nouvelle génération autour de 2040. Conçu comme un ensemble modulaire intégrant un avion de chasse, des drones d’accompagnement, des systèmes de combat collaboratif et un cloud de combat, il est considéré comme le socle de l’autonomie stratégique aérienne européenne pour les décennies à venir.
Cependant, Jean-Brice Dumont s’interroge publiquement sur la faisabilité opérationnelle d’un tel programme si aucune adaptation n’est prévue à court terme. En cause : un horizon temporel lointain, une gouvernance éclatée entre plusieurs industriels et pays, et l’absence actuelle de livrables intermédiaires pour les forces armées nationales.
Pour Airbus, il ne s’agit pas de remettre en cause le principe du SCAF, mais d’alerter sur le risque de décalage entre les ambitions programmatiques et les réalités du terrain. Les armées européennes, en particulier françaises et allemandes, ont besoin de capacités renforcées bien avant 2040.
Besoin opérationnel immédiat : intégrer les technologies dès aujourd’hui
Face à cette situation, Airbus propose une démarche pragmatique. L’industriel estime qu’il est possible d’intégrer dès maintenant certains modules du futur SCAF dans les flottes existantes : Rafale, Eurofighter, MRTT. Ce processus permettrait aux armées de se familiariser avec les briques technologiques du combat collaboratif, d’accélérer leur appropriation, et de tester leur interopérabilité dans des conditions réelles.
Selon l’analyse d’Airbus, une telle intégration graduelle permettrait de préserver la dynamique industrielle européenne tout en répondant aux contraintes capacitaires des forces. Le combat collaboratif, la gestion multisenseurs et le pilotage homme-machine sont identifiés comme des domaines prioritaires. Ils peuvent, selon Airbus, être partiellement déployés à partir de technologies déjà disponibles ou en phase de validation.
Il s’agit ici de maximiser l’effet militaire dès la décennie 2030, sans attendre une rupture technologique globale et simultanée. Cette logique est d’ailleurs déjà en œuvre dans plusieurs programmes de modernisation, notamment le standard F5 du Rafale ou les évolutions prévues du Typhoon.
La question de la souveraineté technologique et des partenariats
Jean-Brice Dumont pointe également une problématique structurelle : la forte présence des équipements américains au sein des flottes aériennes européennes. Cette dépendance n’est pas nouvelle, mais elle s’est accentuée avec l’acquisition du F-35 par plusieurs États membres de l’OTAN. Si ce choix peut se justifier par des impératifs de standardisation et d’interopérabilité, il renforce aussi la préoccupation autour de la souveraineté industrielle européenne.
Dans ce contexte, Airbus rappelle que le SCAF représente une opportunité stratégique pour relancer une base industrielle commune et sécuriser la maîtrise des chaînes critiques : avionique, systèmes embarqués, data fusion, cloud tactique. Mais cette autonomie technologique ne pourra être atteinte que si les projets sont soutenus politiquement, financés de manière stable, et adaptés aux cycles opérationnels des forces.
Airbus appelle ainsi à un pilotage plus agile du programme, capable d’éviter les effets de silo entre industriels et de renforcer la cohérence capacitaire. Pour l’entreprise, une feuille de route conjointe de 2025 à 2040 reste possible, à condition d’introduire des étapes claires et des livrables réguliers.
Un programme à préserver, mais à réaligner
Le SCAF conserve son importance stratégique pour les armées européennes. Il doit permettre à terme de faire face aux menaces de haute intensité, de s’adapter à la guerre en réseau et de maintenir un équilibre capacitaire avec les puissances concurrentes. Mais pour Airbus, sa réussite dépendra de la capacité à conjuguer ambition de long terme et réactivité de court terme.
Cette approche ne remet pas en cause le rôle central des États dans l’expression du besoin, ni celui des industriels dans la réponse technologique. Elle insiste simplement sur la nécessité d’un ajustement du cadre temporel afin que les armées disposent, dès les années 2030, de systèmes évolutifs compatibles avec les standards du SCAF.
Le débat ouvert par Jean-Brice Dumont marque une volonté d’Airbus d’inscrire le programme dans une logique plus opérationnelle et plus lisible pour les forces. À l’heure où les évolutions technologiques s’accélèrent, cette exigence d’adaptation continue pourrait constituer l’une des conditions de la crédibilité du projet.








