Le Canada a tranché en faveur de Thyssenkrupp Marine Systems (TKMS) pour renouveler sa flotte de sous-marins. Le Premier ministre canadien Mark Carney a annoncé lundi 6 juillet, depuis les chantiers navals de Halifax, l’achat de douze sous-marins allemands, désignant le chantier naval de Kiel comme fournisseur privilégié au terme d’un duel qui l’opposait au sud-coréen Hanwha Ocean. Selon lui, il s’agit du contrat d’équipement militaire « le plus important de l’histoire » du pays.
L’annonce, révélée avant même son officialisation par le Globe and Mail, CBC et CTV, puis confirmée par des médias allemands, intervient quelques jours avant le départ de Carney pour le sommet de l’OTAN à Ankara.
Un contrat pas encore signé mais déjà qualifié d’historique
Rien n’est encore définitivement conclu. Le Canada et TKMS doivent désormais ouvrir des négociations exclusives, qui pourraient s’étaler sur plusieurs mois avant la signature d’un contrat ferme. Carney a refusé de donner un chiffre précis, se contentant d’évoquer un investissement de « dizaines de milliards de dollars ». Le calendrier de commande et de livraison des premiers bâtiments reste, à ce stade, inconnu.
Les chiffres qui circulent donnent malgré tout une idée de l’ampleur du dossier. Selon l’agence de presse allemande dpa, la seule construction et le service des sous-marins pourraient atteindre environ 20 milliards d’euros. En intégrant la maintenance et l’exploitation sur plusieurs décennies, des médias canadiens évoquent un volume total avoisinant les 100 milliards de dollars canadiens. Quatre unités devraient être livrées d’ici 2034, soit deux ans plus tôt que ce que TKMS avait publiquement annoncé jusqu’ici. L’Allemagne et la Norvège libéreraient des créneaux de production pour tenir ce délai.
Ces douze bâtiments viendront remplacer les quatre sous-marins vieillissants de la classe Victoria, achetés d’occasion au Royaume-Uni à la fin des années 1990. Le français Naval Group avait, lui, été écarté de la compétition il y a presque un an. Aucune entreprise américaine n’avait déposé d’offre : les États-Unis ne construisent que des sous-marins nucléaires, quand le Canada cherchait des navires à propulsion diesel-électrique classique.
Un signal envoyé à Washington
Le choix allemand ne doit rien au hasard diplomatique. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les relations entre Ottawa et Washington se sont tendues, alors même que le Canada se procurait jusqu’ici l’essentiel de son matériel de défense outre-frontière. Carney a résumé le tournant en des termes sans détour : « Les postulats qui ont façonné des décennies de politique étrangère et de défense du Canada ont été bouleversés. » « L’histoire fait un retour en force », a-t-il ajouté.
L’an dernier déjà, il estimait que « l’idée, longtemps admise, selon laquelle la situation géographique du Canada nous protégerait, devient de plus en plus dépassée », pointant des États-Unis qui « commencent à monnayer leur hégémonie, en faisant payer l’accès à leurs marchés et en réduisant leur contribution relative à notre sécurité collective ».
Cette bascule s’accompagne d’un effort budgétaire conséquent : le Canada s’engage à porter ses dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 2035, avec une étape intermédiaire à 4 % dès 2030, en avance sur le calendrier fixé par l’Alliance. L’objectif précédent de l’OTAN, 2 % du PIB, a été atteint cette année. Le haut commandement militaire canadien avait pourtant averti récemment que le pays ne pouvait pas diriger un groupement tactique de l’OTAN tout en répondant à d’autres crises, et Ottawa a dû suspendre toutes ses activités militaires non essentielles faute de personnel suffisant.
Côté allemand, le chancelier Friedrich Merz a salué « un signal fort pour notre partenariat transatlantique et européen ». Le ministre de la Défense Boris Pistorius, qui s’est rendu personnellement au Canada à plusieurs reprises ces derniers mois pour défendre ce dossier, y voit une contribution importante à l’architecture de sécurité de l’OTAN dans l’Atlantique Nord et dans l’Arctique. Interrogée par le Wall Street Journal, l’ancienne ambassadrice du Canada auprès de l’OTAN Kerry Buck a jugé que l’annonce prouvait la capacité du pays à faire des acquisitions d’armement « rapidement et à grande échelle, un signal fort de crédibilité et d’engagement ».
Douze sous-marins pensés pour l’Arctique
Le modèle retenu, le 212CD, est conçu conjointement par l’Allemagne et la Norvège pour des opérations communes. TKMS le présente comme une plateforme moderne, optimisée pour la haute précision, les capteurs et l’endurance en conditions difficiles, particulièrement adaptée aux missions sous la glace. Avec l’arrivée du Canada, ce programme jusqu’ici bilatéral devient trilatéral, à une échelle nettement plus grande.
Pour Ottawa, ce choix correspond à des priorités précises : surveillance, dissuasion et coopération rapide avec les alliés dans l’Arctique et l’Atlantique Nord. Carney a résumé son choix par une formule sobre : « C’est un sous-marin éprouvé et performant. » Il a également rappelé les fondements géographiques de la décision : « La souveraineté de notre pays, bordé par trois océans et possédant le plus long littoral au monde, dépend de nos capacités maritimes. »
Une commande qui arrive à point nommé pour Kiel
Pour TKMS, c’est la plus grosse commande de son histoire. L’entreprise, cotée en bourse depuis octobre 2025, emploie entre 8 000 et 9 000 salariés et fournit déjà des sous-marins à plus d’un tiers des pays membres de l’OTAN. Les bâtiments canadiens seront construits à Kiel et à Wismar, dans le nord de l’Allemagne, mobilisant les chantiers pendant des années et sécurisant des emplois alors que l’entreprise tournait déjà à plein régime avant même ce contrat.
Ces derniers mois, TKMS a multiplié les investissements et noué des partenariats avec des entreprises canadiennes, proposant un paquet industriel qui dépasse la simple construction navale : intelligence artificielle, batteries, capteurs. Ce type d’offre pèse souvent lourd dans des acquisitions de cette taille.
Une arme redevenue centrale
L’amiral Bernard Rogel, ancien chef d’état-major de la Marine (2011-2016) puis chef de l’état-major particulier du président de la République, décrit le sous-marin comme « une menace difficilement contrable ». Contrairement aux navires de surface, détectables par avion ou satellite, l’engin « profite de l’opacité de la mer. Et un seul d’entre eux permet d’interdire l’accès à une zone maritime, tant il fait peser une grande menace ». Il permet aussi, selon lui, « d’acquérir du renseignement et de pister les navires adverses » sans être repéré, un « égalisateur de force » pour les puissances petites et moyennes face à des armées plus puissantes.
La doctrine a un peu évolué : « à l’époque, on disait que le meilleur chasseur de sous-marin, c’est un sous-marin », rappelle l’amiral, avant de nuancer : certains bâtiments de surface sont désormais experts en lutte anti-sous-marine, les frégates multimissions françaises FREMM étant, selon lui, les meilleures au monde dans ce domaine. Quant aux drones sous-marins, dont la Chine construit des modèles de la taille de véritables submersibles, Rogel les voit comme des compléments plutôt que des remplaçants : « l’opacité de la mer joue aussi contre eux en limitant leur communication ».








