Jean-Bernard Lafonta (HLD Europe) : « l’échelle européenne est la plus pertinente pour le financement de notre autonomie stratégique »

Selon les chiffres de la Commission européenne, les dépenses totales des États membres de l’UE en matière de défense ont ainsi grimpé de plus de 30 % entre 2021 et 2024.

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Un rapport parlementaire dévoile 55 pistes pour transformer l’Industrie de Défense européenne et faire de la France un moteur de cette ambition. Innovation, financements et coopérations renforcées composent cette feuille de route stratégique. Pixabay
Un rapport parlementaire dévoile 55 pistes pour transformer l’Industrie de Défense européenne et faire de la France un moteur de cette ambition. Innovation, financements et coopérations renforcées composent cette feuille de route stratégique. Pixabay | Armees.com

Dans un contexte budgétaire plus qu’incertain et malgré les engagements français et européens, l’effort public de soutien à l’innovation stratégique apparaît toujours insuffisant. « L’écosystème du capital-investissement a un rôle majeur à jouer, sur le long-terme, pour assurer les besoins en financement des filières de sécurité et défense », explique Jean-Bernard Lafonta, co-fondateur de HLD Europe, présent au capital d’Exosens, l’une des pépites de la BITD hexagonale.

Une multiplication des engagements nationaux et européens

Le désengagement américain est acté. La menace russe atteint un niveau inégalé. Et le besoin d’une autonomie stratégique européenne est désormais considéré comme une priorité. En conséquence, aucun pays européen n’échappe aujourd’hui à l’ambiance martiale qui pousse les différents gouvernements à abonder financièrement leurs armées respectives. Selon les chiffres de la Commission européenne, les dépenses totales des États membres de l’UE en matière de défense ont ainsi grimpé de plus de 30 % entre 2021 et 2024. Le revirement de la très pacifique Allemagne, qui promet un engagement d’environ 600 milliards d’euros sur dix ans, en est l’exemple le plus frappant. Une tendance que même la France, étranglée budgétairement, tente de suivre avec un effort militaire -annoncé- de 100 milliards d’euros par an à l’horizon 2030. Et au-delà des spécificités nationales, ce sursaut est également impulsé au plus haut niveau exécutif européen.

Sous la pression de la Commission européenne, les initiatives se multiplient pour coordonner l’effort global et soutenir la BITD européenne. A tel point qu’elles « alimentent par moment une certaine confusion, voire même des tensions », selon Federico Santopino, directeur de recherche à l’Institut de recherche internationale et stratégique (IRIS). La plus aboutie d’entre elles, ReArm Europe, lancée en mars 2025, permettrait de mobiliser 800 milliards à l’échelle européenne, tandis qu’une réorientation des fonds de NextGenerationEU pourrait être fléchée vers des projets de défense. Exit aussi les traditionnels critères d’exclusion des projets militaires de la Banque centrale européenne (BCE). Le lancement du programme EDIP dessine aussi les contours d’une préférence européenne dans le domaine de l’achat de matériels militaires. Et pourtant, derrière ces signaux au vert, des difficultés viennent fissurer l’apparente unité continentale : fin novembre, un accord entre Londres et Bruxelles pour un instrument de financement commun de la défense européenne a finalement échoué.

Dans le domaine de la défense, le capital-investissement se pense désormais -un peu- européen

Malgré tous ces mécanismes, « les budgets nationaux et les procédures européennes de déficit excessif limitent la capacité des États souverains à relever ce défi financier », explique aux Échos Jonathan Lewis, associé au sein du cabinet Clifford Chance à Paris. De quoi accorder aux acteurs privés du financement un rôle plus que stratégique. Sur le Vieux Continent, l’écosystème du private equity fourbit ainsi ses armes dans un secteur qu’il a longtemps délaissé sous la pression médiatique, les critères d’exclusion et les faibles perspectives d’avenir. Une plus-value réelle pour les filières de la BITD, selon de nombreux observateurs : « Le capital-investissement dépasse le seul cadre du financement. C’est un vecteur d’accompagnement opérationnel des entreprises de la BITD dans leurs stratégies de croissance, d’acquisition et de développement », souligne Jean-Bernard Lafonta. Et le fondateur de HLD Europe en sait quelque chose. Entré au capital de la pépite française de la vision nocturne Exosens en 2021, alors qu’elle s’apprêtait à tomber dans l’escarcelle américaine, HLD Europe a accompagné sa montée en puissance et son introduction en bourse. Aujourd’hui valorisé à un milliard d’euros, le groupe atteint des sommets sur les marchés, alors que se dessine la perspective d’un mégacontrat en Allemagne, porté par l’un de ses principaux clients et actionnaires, Theon.

Dans l’écosystème du capital-investissement aussi, l’horizon est désormais européen avec la création d’un début de fonctionnement en réseau. Fin octobre, le Defense Angels European Network (DAEN) a ainsi vu le jour avec un objectif précis : accompagner la croissance des jeunes pousses les plus prometteuses du secteur de la défense. « Face aux ressources quasi-illimitées américaines, à la puissance publique chinoise et pour rester dissuasif par rapport à la Russie, l’échelle européenne est la plus pertinente en termes de capacité de financement », explique Jean-Bernard Lafonta. Une initiative calquée sur le Defense Partners français, lancé en 2023, qui aspire à financer des startups positionnées sur des technologies critiques et qui peut se targuer d’être adossé à quelques géants industriels majeurs, dont MBDA.

Très fortes collectes des fonds thématiques « défense »

Signe d’une prospérité qui tranche avec celle d’un Continent aux indicateurs économiques dégradés, les fonds thématiques « défense » européens ont connu une collecte de 11 milliards d’euros cette année, selon le spécialiste de l’actualité des marchés Morningstar. Loin devant la très porteuse intelligence artificielle, dont la collecte serait de moins de trois milliards en un an. Ces derniers mois, Tikehau Capital a lancé un fonds de private equity dédié aux enjeux de défense et de cybersécurité européens, tandis que Bpifrance a, pour mobiliser l’épargne populaire, lancé son propre véhicule d’investissement d’une taille-cible de près d’un demi-milliard d’euros. Sur les marchés cotés, les ETF spécialisés « défense » se multiplient aussi et connaissent un puissant succès, porté par la mode des fonds indiciels. « Tout l’écosystème du financement de l’économie, du private equity jusqu’au petit porteur, perçoit désormais l’intérêt stratégique d’avoir une BITD européenne solide », conclut Jean-Bernard Lafonta. Un message d’espoir pour un continent qui a désormais la certitude de ne pouvoir compter que sur lui-même.

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