IA et guerre : la France dépense-t-elle au bon endroit ?

Publié le
Lecture : 2 min
IA et guerre : la France dépense-t-elle au bon endroit ?
IA et guerre : la France dépense-t-elle au bon endroit ? | Armees.com

L’intelligence artificielle métamorphose les champs de bataille à une vitesse que peu d’états-majors avaient anticipée. Pendant que les grandes puissances réorientent massivement leurs budgets vers les technologies de rupture, la France continue d’investir selon des logiques héritées de la guerre froide. La question n’est plus combien on dépense, mais comment.

413 Mds€

C’est le montant total de la Loi de Programmation Militaire française 2024-2030 — ambitieux sur le papier, mais silencieux sur la révolution IA.

La guerre change, les lignes budgétaires, beaucoup moins

Les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient l’ont démontré sans ambiguïté : la supériorité militaire se joue désormais autant dans les algorithmes que dans l’acier. Drones autonomes, ciblage assisté par IA, analyse de renseignement en temps réel, cyberdéfense prédictive — les armées qui gagnent sont celles qui ont su réallouer leurs ressources vers ces capacités de rupture.

Or, que trouve-t-on dans la LPM française ? Une progression budgétaire réelle, saluons-le, avec un objectif à 2% du PIB. Mais un regard attentif sur la ventilation des crédits révèle une réalité moins flatteuse. La part consacrée aux systèmes d’information, au numérique et à l’IA stagne autour de 6% du budget total. C’est trois fois moins que ce que consacrent les États-Unis à leurs programmes d’intelligence artificielle défensive. L’Allemagne, dans son Zeitenwende budgétaire post-2022, a sanctuarisé une enveloppe spécifique de 20 milliards d’euros sur cinq ans pour les seules technologies duales et l’IA militaire. La Suède, pays de 10 millions d’habitants, finance à hauteur de 15% de son budget défense les capacités cyber et IA.

On peut légitimement se demander si la France mesure vraiment ce train qui lui passe devant.

Le syndrome du grand programme : confortable, coûteux, dépassé ?

Il existe en France une culture du grand programme d’armement — le Rafale, le char Leclerc, le porte-avions — qui a forgé une industrie de défense enviable et structurée autour de quelques champions nationaux. Cette culture a du bon. Elle garantit la souveraineté industrielle et des milliers d’emplois qualifiés.

Mais elle engendre aussi une inertie budgétaire redoutable. Les cycles de développement s’étendent sur quinze à vingt ans. Les coûts dérapent systématiquement — le programme SCORPION affiche aujourd’hui des surcoûts estimés à plus de 2 milliards d’euros par rapport aux devis initiaux. Pendant ce temps, une startup israélienne ou américaine livre un système de drone IA opérationnel en dix-huit mois pour quelques dizaines de millions.

Force est de constater que la France n’a pas encore résolu l’équation entre ses grandes maîtrises d’œuvre traditionnelles et l’agilité qu’exigent les technologies émergentes. Le modèle « grand contrat unique, livraison décennale » est structurellement inadapté à la vitesse d’évolution de l’IA militaire. D’autres nations l’ont compris : Israël consacre plus de 20% de son budget défense à la R&D technologique, contre moins de 12% pour la France.

Réorienter, prioriser, assumer : le courage budgétaire

La bonne nouvelle ? La France dispose des compétences. Ses ingénieurs, ses mathématiciens, ses chercheurs en IA sont parmi les meilleurs au monde. Le problème est administratif et budgétaire, pas humain.

Il faut flécher clairement une part croissante de la LPM — a minima 15% — vers les technologies de rupture : IA, cyber, drones, guerre électronique, espace. Il faut créer des procédures d’achat accélérées pour les startups de défense, sur le modèle du DIU américain. Il faut enfin évaluer chaque programme existant à l’aune d’une question simple : ce système sera-t-il encore pertinent en 2035 ?

Dépenser plus pour la défense est nécessaire. Mais dépenser mieux est impératif. L’IA ne pardonnera pas aux armées qui auront eu les moyens de se transformer et qui auront choisi le confort de l’habitude.

A lire aussi :

Laisser un commentaire

Share to...