Un projet de mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran, obtenu par CNN, esquisse une architecture de désescalade en 14 points. Le texte promet la fin des hostilités, la réouverture du détroit d’Ormuz, des dérogations pétrolières et un futur mécanisme de développement économique pour l’Iran. Mais il reporte les sujets les plus sensibles — uranium enrichi, vérification nucléaire, levée complète des sanctions — à un accord final à négocier sous 60 jours.
Selon une version de travail obtenue par CNN auprès d’un responsable américain, et confirmée dans ses grandes lignes par plusieurs sources diplomatiques, Washington et Téhéran auraient agréé un mémorandum d’entente en 14 points destiné à encadrer la fin de la guerre, la réouverture du détroit d’Ormuz et l’ouverture d’une négociation de fond sur le programme nucléaire iranien.
La prudence s’impose toutefois. Le texte n’a pas été rendu public officiellement. La version consultée par CNN pourrait ne pas correspondre mot pour mot au document final. Des responsables américains le présentent eux-mêmes comme un “document politique”, tandis que des médias iraniens semi-officiels ont contesté l’exactitude de certaines versions ayant circulé. Le président Donald Trump a, de son côté, insisté sur le fait que le mémorandum n’était “pas final”, laissant entendre que Washington conserverait une option coercitive si Téhéran ne respectait pas ses engagements.
Un cessez-le-feu élargi, incluant le front libanais
Le premier article du MOU est le plus ambitieux politiquement. Il prévoit une “fin immédiate et permanente de la guerre sur tous les fronts”, y compris au Liban. La formulation est notable : elle ne se limite pas à une cessation des hostilités entre forces américaines et iraniennes, mais entend couvrir l’ensemble des théâtres liés au conflit.
Cette inclusion du Liban donne au document une portée régionale. Elle signifie que la désescalade ne peut être comprise seulement comme un arrangement bilatéral entre Washington et Téhéran. Elle touche aussi aux relais, alliés et partenaires des deux camps, dans une zone où les chaînes de commandement politique, militaire et idéologique sont souvent imbriquées.
L’article 2 complète ce dispositif par un engagement de respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, ainsi que par une promesse de non-ingérence dans les affaires intérieures. Là encore, la formule est classique dans le langage diplomatique, mais son insertion dans un texte américano-iranien est politiquement significative. Elle répond à des décennies d’accusations réciproques : changement de régime, sanctions extraterritoriales, soutien à des groupes armés, opérations clandestines et pressions régionales.
Une fenêtre de 60 jours pour transformer le MOU en accord final
Le cœur institutionnel du texte tient dans son article 3 : les deux parties s’engagent à négocier et conclure un accord final dans un délai maximal de 60 jours, prorogeable par consentement mutuel.
Cette temporalité est centrale. Le MOU ne règle pas tous les différends ; il les organise. Il agit comme un sas diplomatique entre la guerre et un accord plus détaillé. Les mesures immédiates servent à stabiliser le terrain, tandis que les questions structurelles sont renvoyées à la négociation finale.
C’est à la fois la force et la faiblesse du texte. Sa force, parce qu’il permet d’obtenir rapidement une désescalade sans attendre que tous les sujets techniques soient résolus. Sa faiblesse, parce que les points les plus controversés — en particulier le nucléaire, les sanctions et les garanties de vérification — demeurent ouverts.
Hormuz : levée du blocus, reprise du trafic et déminage
Les articles 4 et 5 traitent du détroit d’Ormuz, point névralgique du commerce énergétique mondial. Le MOU prévoit que les États-Unis lèvent le blocus naval et empêchent toute obstruction contre l’Iran. Le trafic maritime devrait être rétabli à pleine capacité dans un délai maximal de 30 jours.
En contrepartie, l’Iran s’engage à prendre les mesures nécessaires pour permettre la reprise du mouvement des navires marchands entre le golfe Persique et la mer d’Oman, également sous 30 jours. Le texte mentionne explicitement la levée d’obstacles techniques et la neutralisation de mines par l’Iran.
Cette symétrie est importante. Washington s’engage à desserrer l’étau militaire et maritime ; Téhéran s’engage à rendre le passage de nouveau praticable. Le MOU reconnaît ainsi que la crise d’Ormuz n’est pas seulement diplomatique, mais aussi opérationnelle : mines, obstacles, assurances maritimes, sécurité des équipages, disponibilité des ports, surveillance navale et crédibilité des garanties de passage.
L’article 4 ajoute que les États-Unis devront retirer leurs forces des zones environnantes dans les 30 jours suivant l’accord final. Le calendrier est donc différencié : levée du blocus dès le MOU, retrait militaire après l’accord final. Cette distinction préserve un levier américain pendant la phase de négociation.
Le volet économique : pétrole, avoirs gelés et fonds de développement
Les articles 6, 7, 10 et 11 dessinent le volet économique du compromis. Ils sont parmi les plus favorables à l’Iran sur le papier.
L’article 10 prévoit que, dès la signature du MOU et jusqu’à la levée des sanctions, le Trésor américain émettra des dérogations pour les exportations iraniennes de pétrole brut, de produits pétrochimiques et de leurs dérivés, ainsi que pour les services liés : banque, assurance, transport et activités connexes.
C’est une clause décisive. Les sanctions américaines n’entravent pas seulement la vente de pétrole iranien ; elles affectent aussi les compagnies de transport, les assureurs, les banques, les courtiers et les acheteurs tiers. Sans licences ou dérogations américaines, une reprise commerciale resterait limitée. Le MOU semble donc viser une réactivation concrète, et pas seulement symbolique, des exportations iraniennes.
L’article 11 aborde les fonds et actifs gelés ou restreints de la République islamique. Il prévoit leur libération progressive à mesure que les négociations vers un accord final avanceront. Les fonds seraient mis à disposition de la Banque centrale iranienne pour des paiements à des bénéficiaires finaux déterminés par Téhéran, avec les permis et licences nécessaires délivrés par les États-Unis.
L’article 6 va plus loin en évoquant un plan complet de réhabilitation et de développement économique de l’Iran, avec un financement d’au moins 300 milliards de dollars. Les modalités ne sont pas détaillées dans le MOU : elles devraient être définies dans les 60 jours et intégrées à l’accord final.
Cette clause soulève plusieurs questions diplomatiques. Qui financerait ce plan ? Les États-Unis directement ? Des partenaires régionaux ? Des institutions multilatérales ? Des fonds souverains du Golfe ? Des acteurs privés ? Le texte, tel qu’il est connu, ne tranche pas. Mais il indique que la stabilisation de l’Iran est pensée comme un élément du règlement politique, et non comme un sujet secondaire.
Sanctions : une promesse large, mais sans calendrier précis
L’article 7 engage les États-Unis à mettre fin, selon un calendrier à convenir dans l’accord final, à “tous types de sanctions” visant l’Iran. Le texte cite les sanctions américaines primaires et secondaires, ainsi que les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et les décisions du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
La portée est considérable. Les sanctions primaires concernent les relations entre entités américaines et iraniennes ; les sanctions secondaires visent des acteurs non américains qui commercent avec l’Iran. Leur levée effective aurait donc un impact mondial.
Mais la formulation reste conditionnelle. Le calendrier est renvoyé à l’accord final. Aucun mécanisme précis n’est indiqué dans le MOU. Surtout, certaines sanctions peuvent relever du Congrès américain, d’autorités réglementaires, d’ordres exécutifs ou de cadres multilatéraux. Leur levée pourrait donc nécessiter un enchaînement juridique et politique complexe.
C’est l’un des principaux points de fragilité du texte : Téhéran voudra des garanties tangibles et rapides ; Washington cherchera à conserver des leviers jusqu’à obtention d’engagements nucléaires vérifiables.
Le nucléaire : promesse politique, détails reportés
L’article 8 est le passage le plus scruté. L’Iran y “réitère” qu’il ne produira jamais d’armes nucléaires. Les deux parties conviennent que le sort des matières enrichies, les besoins nucléaires de l’Iran et les autres questions nucléaires mutuellement agréées seront traités dans l’accord final.
La formulation évite l’affrontement immédiat, mais elle laisse ouvertes les questions décisives : que deviendra l’uranium hautement enrichi ? Sera-t-il exporté, dilué, stocké sous contrôle international ou maintenu en Iran ? Quel rôle jouera l’AIEA ? Quels niveaux d’enrichissement seront autorisés ? Quels sites seront inspectés ? Quelles conséquences en cas de violation ?
L’article 9 prévoit un gel temporaire : l’Iran maintiendrait le statu quo de son programme nucléaire, tandis que les États-Unis s’abstiendraient d’imposer de nouvelles sanctions ou de renforcer leurs forces dans la région. Cette clause est conçue comme un mécanisme de respiration. Elle empêche une escalade pendant les 60 jours de négociation.
Mais elle peut aussi être interprétée de deux manières opposées. Pour Washington, elle empêche l’Iran d’avancer pendant la négociation. Pour Téhéran, elle empêche les États-Unis d’ajouter de la pression avant que l’accord final ne soit discuté. Son efficacité dépendra donc de la définition du “statu quo”, de la surveillance technique et de la confiance minimale entre les parties.
Un mécanisme de mise en œuvre encore flou
L’article 12 prévoit la création d’un mécanisme chargé de superviser l’application de l’accord final et les engagements futurs. L’article 14 prévoit que l’accord final sera approuvé par une résolution contraignante du Conseil de sécurité de l’ONU.
Ces deux dispositions visent à internationaliser et verrouiller l’accord. Une résolution du Conseil de sécurité donnerait une base juridique plus robuste au règlement, notamment pour les sanctions multilatérales. Mais elle introduirait aussi de nouveaux acteurs dans l’équation : Russie, Chine, France, Royaume-Uni et autres membres du Conseil.
Le mécanisme d’application sera déterminant. Un accord sans procédure de vérification crédible, sans calendrier détaillé et sans clauses de retour automatique des sanctions serait politiquement vulnérable. À l’inverse, un mécanisme trop intrusif pourrait être rejeté par Téhéran comme attentatoire à sa souveraineté.
La séquence politique : les bénéfices iraniens avant les garanties nucléaires ?
Le MOU repose sur une séquence délicate. Dès la signature, Washington s’engagerait à lever le blocus, à faciliter les exportations pétrolières et à ouvrir la voie à la libération d’actifs. Les concessions nucléaires détaillées, elles, seraient négociées plus tard.
C’est précisément ce qui alimente les critiques. Les adversaires du texte estimeront que l’Iran obtient des avantages économiques et maritimes immédiats sans livrer d’engagement technique contraignant sur son programme nucléaire. Les défenseurs du MOU répondront que sans incitation économique, Téhéran n’aurait aucune raison de s’asseoir à la table des négociations ni de stabiliser le détroit d’Ormuz.
Cette tension est classique dans les accords de désescalade : faut-il exiger le désarmement ou la conformité avant les bénéfices, ou offrir des bénéfices graduels pour obtenir la conformité ? Le MOU choisit la seconde option, mais conserve certains leviers — notamment le retrait militaire américain, la levée complète des sanctions et le fonds de développement — pour l’accord final.
Les non-dits : missiles, alliés régionaux et architecture de sécurité
Le texte, tel qu’il est connu, est également révélateur par ce qu’il ne règle pas. Il ne détaille pas le programme balistique iranien. Il ne précise pas l’avenir des réseaux armés soutenus par Téhéran. Il ne définit pas les garanties de sécurité pour les alliés régionaux des États-Unis. Il ne dit pas comment les acteurs du Golfe, Israël, l’Irak, le Liban ou les Européens seraient associés au suivi du règlement.
Ces omissions ne sont pas nécessairement accidentelles. Un MOU de sortie de guerre vise souvent à traiter d’abord l’urgence : cessez-le-feu, voies maritimes, sanctions immédiates, cadre de négociation. Mais elles annoncent les controverses à venir. Les alliés de Washington demanderont des garanties sur les missiles et les activités régionales iraniennes. Téhéran, de son côté, cherchera à éviter que le dossier ne se transforme en négociation globale sur sa posture régionale.
Un accord à double lecture
Pour l’administration américaine, le MOU peut être présenté comme une victoire de pression : la guerre aurait forcé l’Iran à accepter un cadre où il réaffirme l’abandon de l’arme nucléaire, rouvre Hormuz et entre dans une négociation finale.
Pour Téhéran, le même texte peut être présenté comme une victoire de résistance : le blocus serait levé, les exportations reprendraient, les avoirs gelés pourraient être libérés, les sanctions seraient inscrites à l’ordre du jour de leur levée et le programme nucléaire ne serait pas démantelé dans le MOU lui-même.
Cette double narration est peut-être la condition de survie politique du texte. Chacun doit pouvoir vendre le compromis à son opinion, à ses institutions et à ses alliés. Mais elle peut aussi devenir une source de crise si les interprétations divergent trop fortement pendant la phase de négociation.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Trois éléments détermineront la portée réelle du MOU.
Le premier est la signature formelle. Tant que le document n’est pas publié et signé en personne, les versions concurrentes continueront de nourrir les ambiguïtés.
Le deuxième est la mise en œuvre immédiate : reprise du trafic à Ormuz, licences pétrolières du Trésor américain, mouvements navals, déminage, assurances maritimes et premières exportations iraniennes. Ce sont ces gestes qui indiqueront si le MOU produit déjà des effets concrets.
Le troisième est la négociation nucléaire. C’est là que se jouera l’accord final. Si les parties parviennent à définir un régime crédible sur l’uranium enrichi, les inspections, le calendrier des sanctions et les garanties internationales, le MOU pourrait ouvrir une phase de stabilisation régionale. Si elles échouent, le texte restera un cessez-le-feu fragile, exposé à la reprise des pressions militaires et économiques.
Pour l’heure, le projet de MOU apparaît moins comme une paix que comme une méthode de sortie de guerre. Il ne résout pas le conflit stratégique entre Washington et Téhéran. Il suspend l’escalade, organise les concessions initiales et fixe un compte à rebours diplomatique de 60 jours. Dans les relations américano-iraniennes, c’est déjà considérable. Mais c’est aussi le moment où les vrais arbitrages commencent.








