Souveraineté en Bourse : l’Europe dépense enfin, mais comment ?

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Souveraineté en Bourse : l'Europe dépense enfin, mais comment ? | Armees.com

La guerre en Ukraine et l’instabilité au Moyen-Orient ont transformé la défense et la cybersécurité en thèmes d’investissement majeurs. Les capitaux affluent. Mais entre l’argent annoncé et l’argent bien dépensé, il y a un gouffre que la France connaît mieux que quiconque.

2 % du PIB

Le seuil OTAN que la France a officiellement atteint en 2024 après des décennies de sous-investissement militaire chronique.

L’Europe se réveille, les marchés applaudissent

Défense, cybersécurité, énergie : les analystes financiers ont trouvé leur nouveau filon. On voit fleurir partout les fonds thématiques « souveraineté stratégique », les ETF défense, les notes d’investissement vantant Rheinmetall, Thales ou Leonardo. La logique est implacable : quand les États dépensent massivement, les entreprises du secteur prospèrent. Et les États européens dépensent. L’Allemagne a ouvert un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour ses armées. La Pologne consacre désormais 4 % de son PIB à sa défense. La Suède et le Danemark, pays pourtant réputés pour leur sobriété budgétaire, ont opéré des révolutions doctrinales complètes.

La France, elle, se félicite d’avoir atteint les 2 % du PIB. Soit environ 47 milliards d’euros en 2024. La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 prévoit de monter à 67 milliards d’euros annuels d’ici la fin de la décennie. Les chiffres font bonne figure dans les communiqués officiels. Mais une question s’impose, que trop peu d’élus osent formuler : est-ce que cet argent est bien dépensé ?

La souveraineté ne se décrète pas, elle se gère

Voilà où le bât blesse. Dépenser plus ne signifie pas dépenser mieux. La France a une longévité certaine dans l’art de sanctuariser des budgets sans en évaluer sérieusement le rendement opérationnel. Le ministère des Armées emploie directement plus de 270 000 personnels civils et militaires, sans compter les dizaines de milliers de contractuels. La masse salariale absorbe à elle seule plus de 40 % du budget de la défense. Ce n’est pas une spécificité honteuse — c’est une réalité structurelle. Mais c’est une réalité qui contraint.

Imaginez un instant que l’on applique aux achats militaires les mêmes exigences d’efficacité que les meilleurs États gestionnaires du monde — la Suisse, le Danemark, les Pays-Bas. Des audits systématiques des programmes d’armement. Des délais contractuels opposables. Des pénalités réelles pour les industriels en retard. En France, le programme SCORPION de modernisation de l’armée de Terre accuse des glissements calendaires mesurés en années. Le porte-avions de nouvelle génération verra son coût final dépassé. Ce n’est pas une fatalité : c’est le résultat d’une commande publique militaire qui manque structurellement d’outils de pilotage rigoureux.

L’investisseur privé, meilleur contrôleur que l’État ?

Paradoxalement, l’afflux de capitaux privés vers les industries de souveraineté pourrait produire un effet salutaire. Quand Thales ou Safran sont scrutés par des actionnaires exigeants, leurs directions n’ont pas le droit aux dépassements tranquilles. La pression du marché fait ce que la commande publique peine à accomplir : elle oblige à la discipline.

Force est de constater que la question n’est plus de savoir si l’Europe doit investir dans sa défense — la réponse est oui, sans ambiguïté, et l’urgence géopolitique ne souffre aucun débat. La vraie question est institutionnelle : qui contrôle, qui évalue, qui sanctionne ? Ni le Parlement, faute de moyens d’expertise suffisants, ni la Cour des comptes, dont les recommandations ornent les tiroirs ministériels depuis des décennies.

Il est temps d’exiger de la LPM ce qu’on exige de tout budget sérieux : des indicateurs de performance contraignants, des revues annuelles indépendantes, et des arbitrages courageux. Dépenser 67 milliards par an pour la défense de la France est une nécessité. Les dilapider par inertie administrative serait une faute historique.

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