Bruxelles rompt avec Microsoft : vers un cloud européen souverain ?

Sous la pression croissante des enjeux de souveraineté numérique, la Commission européenne s’apprête à reconfigurer en profondeur son architecture cloud. En ligne de mire : la fin d’une dépendance historique à Microsoft, au profit d’un champion européen.

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Le 19 juin 2025, Octave Klaba, fondateur d’OVHcloud, a confirmé sur les réseaux sociaux que des discussions étaient en cours avec la Commission européenne. Une annonce qui intervient dans un contexte marqué par une remise en question globale de la domination des fournisseurs cloud américains en Europe. Enjeu central : la souveraineté numérique du continent face aux contraintes extraterritoriales imposées par le droit américain. Le cloud devient alors le terrain d’un affrontement silencieux mais décisif.

Bruxelles veut récupérer la maîtrise de son cloud

Depuis plusieurs semaines, la Commission européenne explore activement une alternative au cloud Microsoft Azure. D’après Le Monde Informatique, des « négociations avancées » seraient en cours entre l’exécutif bruxellois et OVHcloud, pour migrer une partie de ses services vers des infrastructures souveraines. Cette décision ne serait pas uniquement motivée par la géopolitique. Selon trois sources anonymes citées par Euractiv, relayées par L’Usine Digitale, le processus est aussi lié à un besoin de cohérence stratégique : la Commission entend désormais incarner les principes de souveraineté numérique qu’elle recommande aux États membres.

Dans une déclaration à L’Usine Digitale, un porte-parole de la CE a confirmé que l’institution « scrute constamment le marché » et qu’un « contrat existe déjà avec OVHcloud ». Toutefois, aucune confirmation officielle d’une rupture complète avec Microsoft n’a été émise.

Un incident déclencheur : l’affaire du procureur de la CPI

Le déclic politique est survenu au début de l’année 2024. Le compte Outlook de Karim Khan, procureur de la Cour pénale internationale, a été suspendu par Microsoft suite à des sanctions américaines. Bien que l’éditeur ait nié toute action directe, l’épisode a provoqué un séisme à Bruxelles. En mai 2025, Associated Press a révélé que « l’administration de la CPI aurait restreint l’accès de peur que les autorités américaines exigent les données via Microsoft ». Pour la CE, cette affaire a mis en lumière un risque structurel : l’exposition des institutions européennes au droit extraterritorial des États-Unis, en particulier le controversé CLOUD Act.

Cette vulnérabilité a déjà valu à la Commission une sanction : en 2024, le Contrôleur européen de la protection des données (CEPD) a jugé que son usage de Microsoft Azure enfreignait les règles internes de l’Union en matière de sécurité et de localisation des données.

OVHcloud, mais pas seul : une compétition européenne pour le cloud public

OVHcloud n’est pas le seul fournisseur à l’étude. Toujours selon Le Monde Informatique, d’autres candidats européens sont en lice : Scaleway (France), IONOS (Allemagne), et Aruba (Italie). Cette diversité montre que le chantier engagé par la CE dépasse le cadre technique. Il s’agit de bâtir un écosystème numérique européen cohérent, dans la lignée de l’initiative EuroStack, qui promeut une pile technologique intégralement européenne.

Cette dynamique a reçu un coup d’accélérateur grâce à une réforme de gouvernance interne : les directions générales CNECT (politique numérique) et DIGIT (infrastructures IT) sont désormais placées sous l’autorité unique de la commissaire Henna Virkkunen. Cette convergence politico-technique rend possible des arbitrages plus rapides.

Sécurité, géopolitique, et migration : le nouveau trio stratégique

La décision en cours n’est pas une simple affaire de fournisseur. Elle engage la géopolitique numérique de l’Union. L’objectif : créer un « cloud public européen » capable de protéger les données institutionnelles, tout en limitant la dépendance aux technologies américaines. La transition cloud de la Commission européenne pourrait ainsi inaugurer une nouvelle ère dans la gestion des services numériques publics.

En avril puis en juin 2025, Microsoft a tenté de regagner la confiance du Vieux Continent en annonçant des garanties renforcées : hébergement local, chiffrement sous contrôle client, et même un « coffre-fort numérique » pour ses codes sources stocké en Suisse. Trop tard ? Trop flou ? La question reste ouverte.

Un signal politique pour l’ensemble des institutions européennes

Cette bascule vers OVHcloud, si elle se confirme, ne serait pas qu’un réaménagement technique. Elle marquerait une rupture politique. Pour la première fois, la Commission européenne appliquerait à elle-même les principes de résilience numérique qu’elle promeut depuis plusieurs années. Une bascule qui pourrait rapidement faire tache d’huile dans les agences européennes, les ministères nationaux, et les grandes administrations publiques.

1 réflexion au sujet de « Bruxelles rompt avec Microsoft : vers un cloud européen souverain ? »

  1. Quelquefois on se pose des questions basiques sur les intentions et decisions des autorites contextuelles.
    Sur ce sujet, on veut un « cloud » souverain? bien.
    Mais, qu’en est-il de la source de ces données quand ceux qui en sont a la source ne sont pas des Europeens?
    Mais, également, quand quasiment tous les postes de travail sont également des produits exterieurs -americains- avec Windows?
    Mais, encore, qu’en est-il lorsque l’extraction de ces données, atterrissent sur un poste sous Windows?
    Et, ne parlons pas des traitements sur ces données, au cas « où » sachez que les clouds ne sont pas que des accumulations de données, celles-ci sont traitées par des logiciels que l’Europe ne maitrise pas.
    Avec le développement du SAS (Software As a Service) le contenu même de « notre » cloud peut etre alteré par nature même.
    J’attends des commentaires, serieux, n’est-ce pas…

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