Avec 7 millions de drones produits par an en Russie et 10 millions côté ukrainien, la France ne peut pas suivre la cadence. Mais elle n’a pas besoin de le faire. Le Général Fabien Mandon, Chef d’État-major des Armées, l’a rappelé : l’enjeu n’est pas d’accumuler des centaines de milliers d’exemplaires, mais d’être capable de suivre l’innovation à son meilleur état de l’art. La commande de 5.000 microdrones Delco à la startup Harmattan AI, annoncée ce lundi par la Direction générale de l’armement (DGA), illustre une stratégie radicalement différente de celle de Kiev ou Moscou.
Les leçons de l’Ukraine : 10 millions de drones par an
Russie et Ukraine produisent des millions de drones : la France doit-elle suivre ?
Le conflit russo-ukrainien a transformé le champ de bataille moderne en théâtre d’opérations aériennes miniaturisées. Les chiffres donnent le vertige. « Les Russes produisent 7 millions de drones par an, les Ukrainiens 10 millions par an », souligne le Général Fabien Mandon. Face à ces volumes industriels, l’armée de Terre française pourrait sembler en retard avec ses 5.000 unités commandées. Pourtant, selon le Général Pierre Schill, Chef d’état-major de l’armée de Terre, « notre enjeu, c’est d’être capable de suivre l’innovation à son meilleur état de l’art, mais pas forcément d’acquérir les centaines de milliers d’exemplaires ou des milliers d’exemplaires sur ces moyens, parce que nous ne sommes pas en guerre ».
La France privilégie l’agilité technologique à la quantité brute. Contrairement aux armées engagées dans un conflit d’attrition, Paris mise sur la flexibilité industrielle et l’acculturation progressive de ses forces. Une approche qui rappelle les partenariats stratégiques noués récemment, comme la restructuration de KNDS entre Paris et Berlin, privilégiant la coopération industrielle à long terme.
L’objectif de 20 millions de drones ukrainiens fin 2026 : un choc stratégique
L’Ukraine ne compte pas ralentir sa production. Selon le Général Mandon, « leur objectif, c’est de produire 20 millions de drones à la fin de l’année 2026 ». Un doublement en moins d’un an qui témoigne d’une course à l’armement aérien sans précédent. Kiev transforme son économie en machine de guerre miniaturisée, avec des chaînes d’assemblage dispersées pour éviter les frappes russes.
La France observe, analyse, mais refuse de s’engager dans une surenchère quantitative. Les 5.000 Delco commandés à Harmattan AI représentent une fraction des capacités ukrainiennes, mais répondent à une logique différente : préparer l’armée de Terre à intégrer massivement les drones dans sa doctrine opérationnelle, sans accumuler des stocks voués à l’obsolescence rapide.
La doctrine française : innover plutôt que d’accumuler
Pourquoi 5.000 drones Delco et pas 100.000 ?
Le ministère des Armées assume pleinement son choix. L’objectif affiché est clair : « acculturer l’armée de Terre à l’usage massif des drones ». Les 5.000 unités commandées permettront d’équiper progressivement les régiments, de former les combattants et de tester les doctrines d’emploi en conditions réelles. La livraison, prévue au plus tard début 2027, s’échelonnera pour accompagner la montée en compétence des unités.
Harmattan AI, startup fondée en 2024, conçoit et assemble le Delco sur le territoire français. Le drone pèse 1,8 kg, dispose d’une portée supérieure à 2 km et offre 40 minutes d’autonomie en vol. Doté de systèmes optroniques d’observation fournis par Lynred, il permet de surveiller de grandes surfaces et des zones difficiles d’accès, de jour comme de nuit. La DGA précise que « la livraison de cette commande, qui sera assurée dans des délais contraints pour un acteur aussi récent de la Base industrielle et technologique de Défense (BITD), est permise par un investissement anticipé dans les capacités de production de l’industriel ».
L’obsolescence rapide : le piège du stockage massif
« Mettre dans nos hangars ces drones, ce serait en fait se condamner à ce qu’ils soient obsolètes », prévient le Général Schill. La technologie drone évolue à une vitesse vertigineuse. Les modèles d’aujourd’hui seront dépassés dans 18 mois. Stocker massivement revient à geler des budgets dans du matériel périmé avant même d’être déployé. La France préfère maintenir une capacité de production réactive, capable de monter en puissance rapidement en cas de conflit, plutôt que d’accumuler des stocks dormants.
La stratégie française s’appuie sur des partenariats industriels flexibles. Thales a conclu un accord avec Renault pour produire 1.000 exemplaires par mois du drone Toutatis à partir de 2027. Delair s’est allié avec Schaeffler pour atteindre 100 drones par jour. Turgis Gaillard collabore avec Renault pour le projet Chorus, un drone de frappe à longue portée fabriqué au Mans. L’industrie automobile, habituée aux cadences élevées, devient un partenaire stratégique de la défense.
Acculturation de l’armée de Terre : l’exercice Orion 2026 comme laboratoire
1.000 drones testés en janvier 2026 : premiers retours opérationnels
Avant même la commande des 5.000 unités, l’armée de Terre avait reçu 1.000 drones Delco en janvier 2026 lors de l’exercice Orion 2026. Cet exercice majeur, mobilisant plusieurs milliers de soldats, a servi de terrain d’expérimentation grandeur nature. Les retours opérationnels ont validé les capacités du système et permis d’affiner les besoins avant la commande principale.
Les combattants ont pu tester l’intégration du Delco dans leurs procédures tactiques : reconnaissance avant progression, surveillance de zones urbaines, appui aux unités de contact. Les 40 minutes d’autonomie permettent des missions de courte durée mais répétées, tandis que la portée de 2 km couvre les besoins tactiques d’une section ou d’une compagnie.
Les capacités du Delco : 2 km de portée, 40 minutes d’autonomie
Le Delco se positionne comme un « drone du combattant », destiné à équiper les fantassins au niveau de la section. Ses caractéristiques techniques répondent aux besoins du combat rapproché : légèreté (1,8 kg), facilité de déploiement, capacité d’observation diurne et nocturne grâce aux caméras infra-rouge Lynred. Le partenariat avec l’entreprise ukrainienne Skyeton pour développer un système de renseignement témoigne de la volonté d’intégrer les leçons du conflit en cours.
Harmattan AI opère déjà en Europe, Amérique du Nord, Moyen-Orient et Afrique. La startup, valorisée à 1,4 milliard d’euros après une levée de 200 millions de dollars menée par Dassault Aviation en janvier 2026, est devenue la première licorne française de l’industrie de défense. Sa capacité à livrer 5.000 drones d’ici début 2027 repose sur un investissement anticipé dans ses capacités de production.
Vers une capacité de production rapide en cas de conflit
La stratégie française repose sur un pari : plutôt que de stocker, maintenir une capacité industrielle capable de monter en puissance en quelques mois. Les partenariats avec Renault, Schaeffler et d’autres acteurs de l’industrie automobile visent à créer des lignes de production dormantes, activables en cas de besoin. Un modèle qui rappelle les dispositifs de mobilisation industrielle de la Guerre froide, adaptés aux contraintes technologiques du XXIe siècle.
La France ne cherche pas à rivaliser avec les 20 millions de drones ukrainiens. Elle vise à maintenir une avance qualitative et une flexibilité industrielle. Dans un contexte où les investissements en capacités de détection se multiplient, l’intégration des drones dans la doctrine opérationnelle devient un enjeu majeur. Les 5.000 Delco ne sont qu’une première étape vers une armée de Terre capable de déployer massivement des systèmes autonomes, sans pour autant sacrifier l’innovation à la quantité.
Le montant du contrat n’a pas été dévoilé, mais l’investissement reflète une priorité stratégique : préparer les forces françaises à un conflit de haute intensité où la supériorité informationnelle, assurée par des milliers de capteurs aériens, fera la différence. L’acculturation des combattants à ces nouveaux outils commence maintenant. La guerre des drones de masse ne fait que commencer.








