Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, fait face à une plainte collective annoncée ce 6 novembre 2026 par des avocats représentant au moins 18 personnes blessées lors des manifestations de septembre et octobre. Les juristes Arié Alimi et Elsa Marcel accusent le ministre d’avoir autorisé l’utilisation d’« armes mutilantes » : lanceurs de balles de défense LBD 40, grenades de désencerclement et grenades assourdissantes. La qualification d’« armes de guerre » employée lors de la conférence de presse à la Ligue des droits de l’homme mérite pourtant un examen technique approfondi.
Le LBD 40 : spécifications et capacités réelles
Balistique et portée : comment fonctionne vraiment le lanceur ?
Le LBD 40, lanceur de balles de défense de calibre 40 mm, propulse un projectile en caoutchouc durci de 40 grammes à une vitesse initiale de 100 mètres par seconde. Sa portée effective s’établit à 20-30 mètres, avec une précision acceptable jusqu’à 15 mètres. L’énergie cinétique au point d’impact atteint 200 joules, soit dix fois moins qu’une munition de pistolet 9 mm standard (environ 500 joules). Cette puissance, calculée pour incapaciter sans pénétrer les tissus, classe le LBD 40 parmi les armes sublétales. Le dispositif de visée optique équipant les modèles récents améliore la précision, mais les conditions opérationnelles (stress, mobilité des cibles, distance réelle) réduisent drastiquement l’efficacité théorique. L’Inspection générale de la police nationale a ouvert 105 enquêtes au 30 octobre 2026 concernant les violences lors des manifestations.
Comparaison avec les armes de guerre : le fossé technique
Qualifier le LBD 40 d’« arme de guerre » relève d’une confusion sémantique. Les armes de guerre, définies par la catégorie A1 du code de la sécurité intérieure français, incluent fusils d’assaut, mitrailleuses, lance-roquettes et explosifs militaires. Leur puissance de feu dépasse 3 000 joules pour un fusil d’assaut FAMAS (1 400 joules pour une balle de 5,56 mm à 950 m/s). Le LBD 40 développe quinze fois moins d’énergie. La catégorie réglementaire « armes de guerre » englobe également jumelles de vision nocturne, gilets pare-balles et navires militaires, créant un fourre-tout juridique exploitable rhétoriquement. Sur le plan balistique, aucune comparaison technique ne tient : les munitions létales fragmentent les tissus, les projectiles en caoutchouc provoquent contusions et fractures par impact direct.
Grenades de désencerclement et grenades assourdissantes : des armes ou des outils ?
Mécanismes d’action et risques mesurables
Les grenades de désencerclement GLI-F4, retirées du service en 2020 puis réintroduites sous forme modifiée, combinent effet sonore (165 décibels) et projection de fragments. Leur rayon d’action atteint 10 mètres. Les grenades assourdissantes GM2L, purement pyrotechniques, génèrent 170 décibels sans projection de matière. La dangerosité mesurée dépend de la distance : au-delà de 5 mètres, les lésions auditives temporaires dominent. En deçà, les brûlures chimiques et traumatismes par surpression apparaissent. Le cas du lycéen de Lens, qui a eu la main arrachée le 5 octobre 2026, illustre un scénario spécifique : selon les avocats, la grenade assourdissante a explosé au contact. Les analyses techniques suggèrent que le jeune homme aurait ramassé l’engin dégoupillé pour le renvoyer, méconnaissant le délai de détonation inférieur à deux secondes.
Le cas du lycéen : quand l’incompréhension technique crée les blessures
Les grenades offensives militaires (type F1) possèdent un délai de 4 à 5 secondes, permettant théoriquement un renvoi. Les grenades de maintien de l’ordre, conçues pour empêcher précisément cette manœuvre, détonent en 1,5 à 2 secondes. L’incident de Lens révèle une méconnaissance fatale de cette caractéristique. Les forces de l’ordre reçoivent une formation spécifique sur les délais d’activation, les angles de jet et les zones de sécurité. Les manifestants, eux, appliquent des réflexes issus de représentations cinématographiques ou historiques inadaptées. Cette asymétrie d’information technique explique une part significative des blessures graves. Maître Elsa Marcel évoque « les gueules cassées des temps modernes ».
Classification « armes de guerre » : une catégorie fourre-tout ?
Du continuum d’escalade au débat lexical
Le continuum d’escalade de la force, doctrine internationale du maintien de l’ordre, distingue cinq niveaux : présence, verbalisation, contrôle physique, armes sublétales, armes létales. Les LBD et grenades occupent le quatrième échelon, entre matraques télescopiques et armes à feu. Leur classification administrative française les range en catégorie B (armes soumises à déclaration) pour les LBD, et en catégorie A2 (matériel de guerre soumis à autorisation) pour certaines grenades. Cette dernière catégorie inclut aussi les systèmes de brouillage électronique et les drones militaires, illustrant l’hétérogénéité de la nomenclature. Le débat lexical occulte la question opérationnelle : ces outils permettent-ils de disperser une foule hostile sans recourir aux armes à feu ? Les 70 000 policiers et gendarmes mobilisés le 5 novembre ont utilisé ces équipements selon des protocoles d’engagement stricts.
Comment d’autres démocraties classent-elles ces outils ?
L’Allemagne interdit les LBD depuis 2019, privilégiant canons à eau et gaz lacrymogènes. Le Royaume-Uni autorise les lanceurs de balles en caoutchouc uniquement en Irlande du Nord, héritage des Troubles. Les États-Unis emploient des munitions de calibre 37 mm (moins puissantes) et des grenades flashbang similaires aux GM2L françaises. Aucun pays ne qualifie officiellement ces dispositifs d’« armes de guerre », réservant ce terme aux équipements militaires offensifs. La Cour européenne des droits de l’homme a validé en 2018 l’usage proportionné d’armes sublétales, exigeant formation adéquate et traçabilité des tirs. La France répond partiellement à ces critères : chaque LBD porte un numéro d’identification, mais la formation des opérateurs varie selon les unités.
Dangerosité mesurée et perception publique
Données d’accident et contexte d’utilisation
L’AFP recense une vingtaine de blessés graves depuis septembre 2026 : mains arrachées, fractures de mâchoire, perte d’œil. Ces chiffres, dramatiques individuellement, doivent être contextualisés. Les manifestations des 17-18 octobre ont mobilisé plusieurs centaines de milliers de personnes, avec 855 interpellations à Paris et des dégradations massives (office de tourisme incendié à Lyon). Les forces de l’ordre ont tiré plusieurs milliers de projectiles sublétaux durant cette période. Le taux d’accidents graves, bien que chaque cas soit inacceptable humainement, reste statistiquement faible. Les études balistiques montrent que 80 % des blessures par LBD résultent de tirs à moins de 10 mètres, distance interdite par les consignes opérationnelles. Les innovations technologiques comme les drones de surveillance pourraient réduire le recours aux armes sublétales en améliorant l’anticipation des débordements.
La plainte collective contre Nuñez, déposée devant la Cour de Justice de la République dans les trois semaines, posera la question de la responsabilité ministérielle dans l’autorisation d’emploi. Le ministre a reconnu le 3 novembre « un échec » du dispositif de sécurité du 17 octobre, assumant de ne pas avoir rappelé les effectifs en congé. La dimension technique du débat, occultée par la rhétorique politique, mérite pourtant d’éclairer les choix stratégiques : entre interdiction pure, encadrement renforcé et développement d’alternatives (mousses collantes, filets de capture), quelle doctrine de maintien de l’ordre pour les démocraties du XXIe siècle ?








