À la veille des élections législatives israéliennes, des militants rêvent d’annexer le Liban-Sud, des pans de Syrie et Gaza. Derrière l’idéologie, une réalité économique brutale : qui paie ? Et combien ? La France, qui finance déjà sa propre défense au prix du sang budgétaire, ferait bien de poser la question.
270 milliards $
C’est le budget de défense d’Israël sur dix ans estimé pour tenir et administrer des territoires élargis, selon les projections des instituts stratégiques américains — soit trois fois le PIB du Liban.
Conquérir, c’est facile. Occuper, c’est ruineux.
On peut rêver d’empire. L’histoire autorise tous les fantasmes. Mais l’histoire enseigne aussi une vérité comptable implacable : l’occupation militaire durable est le gouffre financier le plus sûr qui soit. Imaginez un instant ce que coûte, année après année, le maintien de dizaines de milliers de soldats sur des territoires hostiles, sans infrastructure administrative, sans légitimité internationale, sans perspective de sortie.
Israël le sait mieux que quiconque. La seule gestion de Gaza depuis octobre 2023 a mobilisé des ressources militaires qui ont fait exploser le déficit public israélien à près de 8% du PIB en 2024 — du jamais vu depuis les années de fondation de l’État. Le coût direct de l’opération militaire à Gaza est estimé à plus de 60 milliards de dollars sur deux ans. Et ce n’est que le début.
Alors que des militants du mouvement Otzma Yehudit et d’autres courants nationalistes rêvent d’étendre les frontières au Liban-Sud, voire à la Syrie, force est de constater que personne, dans ce débat électoral, ne pose la question essentielle : avec quel argent ? Les États-Unis, qui financent une partie substantielle de la sécurité israélienne via leur aide militaire annuelle — 3,8 milliards de dollars, hors crédits d’urgence — seront-ils encore à la caisse indéfiniment ?
Le modèle « Grand Israël » : une équation budgétaire impossible
Comparer les situations nationales n’est jamais parfait, mais certains enseignements s’imposent. L’Allemagne de l’Ouest a mis quarante ans et des centaines de milliards pour digérer la réunification avec l’Est. Les États-Unis ont dépensé 2 300 milliards de dollars en vingt ans en Afghanistan pour finalement partir sans avoir rien stabilisé. La France, en maintien de l’ordre au Sahel entre 2013 et 2022, a englouti près de 5 milliards d’euros pour un résultat que chacun peut aujourd’hui mesurer.
Administrer des territoires annexés — avec leurs populations, leurs réseaux d’eau, d’électricité, leurs écoles, leurs hôpitaux — ce n’est pas planter un drapeau. C’est absorber une charge de fonctionnement permanente. Le Liban-Sud compte environ 400 000 habitants. La Cisjordanie, déjà sous administration israélienne partielle, représente un coût sécuritaire annuel de plusieurs milliards de shekels que l’État peine à assumer.
À cela s’ajoute le coût diplomatique — qui se traduit toujours, à terme, en coût économique : sanctions, exclusion des marchés, renchérissement du risque-pays. Demandez aux économistes russes ce que vaut une décennie d’isolation internationale.
Ce que l’Europe — et la France — doivent en retenir
Pour la France, cet épisode n’est pas une affaire lointaine. Notre propre débat sur la Loi de programmation militaire, nos 413 milliards engagés jusqu’en 2030, nos choix industriels souverains — tout cela repose sur une hypothèse centrale : la dépense militaire doit produire de la sécurité réelle, pas du territoire ingérable.
La vraie force d’une armée moderne ne se mesure pas en kilomètres carrés conquis. Elle se mesure en capacités de dissuasion, en autonomie stratégique, en retour industriel pour l’économie nationale. La France investit dans le Rafale, dans le nucléaire, dans le spatial militaire. C’est cela, la souveraineté. Pas l’aventurisme territorial qui transforme des victoires militaires en déficits permanents.
Que les faucons de Tel-Aviv y réfléchissent. Et que nos propres décideurs politiques en tirent la leçon : en défense comme ailleurs, ce qui ne se finance pas sérieusement finit par se payer très cher.


