Pour la première fois depuis plus d’un an, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est dans l’incapacité de certifier l’état des stocks d’uranium enrichi à 60% en Iran. Cette interruption, conséquence des frappes américano-israéliennes de juin 2025, crée un vide stratégique dans le système international de vérification nucléaire. Le directeur général Rafael Grossi a alerté le Conseil des gouverneurs sur cette situation inédite, remettant en cause la capacité de détecter une possible militarisation du programme iranien.
Brèche dans le système de vérification
Rafael Grossi a confirmé devant les 35 membres du Conseil que l’AIEA a perdu la continuité de connaissance sur les stocks d’uranium enrichi depuis juin 2025. « Il s’est écoulé plus d’un an depuis que l’Agence a perdu la continuité de connaissance sur les stocks d’uranium enrichi déclarés, enrichi jusqu’à 60%, dans les installations touchées par les attaques de juin 2025 », a déclaré Grossi. L’Iran n’a fourni aucune mise à jour sur ses matières nucléaires déclarées et refuse l’accès des inspecteurs aux sites concernés.
Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmail Baghaei, rejette ces accusations, les qualifiant de manipulation politique. Il invoque les dommages causés par les frappes pour justifier le refus d’accès et accuse les puissances occidentales d’utiliser l’AIEA comme outil de pression diplomatique plutôt que comme organe technique de vérification.
Le seuil d’enrichissement à 60% est crucial. Bien que l’uranium de qualité militaire nécessite un enrichissement à 90%, atteindre 60% réduit significativement le temps pour parvenir à l’armement. Avant les frappes de juin 2025, l’Iran possédait des stocks surveillés par l’AIEA. Aujourd’hui, il n’existe aucune donnée fiable pour en évaluer la quantité ou l’évolution.
Grossi a qualifié cette situation de « préoccupation en matière de prolifération nucléaire nécessitant une rectification d’urgence ». Sans accès aux centrifugeuses et aux stocks, l’agence ne peut garantir que ces matières ne sont pas utilisées à des fins militaires. L’incertitude persiste également quant à la capacité de production actuelle des installations iraniennes, potentiellement modifiées après les frappes.
La perte de continuité de connaissance compromet le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). L’AIEA ne peut plus remplir son mandat de vérification, offrant à Téhéran une opportunité d’opacité. Les analystes militaires avertissent qu’un an est suffisant pour modifier un programme nucléaire, notamment en produisant plus d’uranium enrichi ou en développant des composants d’armement.
Les services de renseignement occidentaux compensent partiellement ce manque par imagerie satellite et surveillance électronique, mais ces méthodes ne remplacent pas les inspections sur site. Seuls les prélèvements d’échantillons et l’examen direct des équipements peuvent certifier l’absence de détournement. Les puissances occidentales estiment que cette opacité justifie un renvoi du dossier au Conseil de sécurité, une première en vingt ans.
Implications stratégiques pour la stabilité régionale
L’absence de données vérifiées suscite des spéculations sur l’état réel du programme nucléaire iranien. Israël et l’Arabie saoudite surveillent cette incertitude, craignant que l’Iran ne franchisse discrètement le seuil de capacité d’armement. Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a intensifié la rhétorique menaçante en évoquant des frappes de représailles contre les actifs pétroliers et gaziers américains.
Mohsen Rezaei, secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, a annoncé une zone d’exclusion à l’extérieur du détroit d’Ormuz. Baghaei a déclaré que toute présence militaire étrangère dans la région serait considérée comme un soutien aux agresseurs, entraînant de graves conséquences.
En parallèle, l’Iran négocie avec Oman un corridor de transit sûr temporaire dans le détroit, cherchant à équilibrer relations commerciales régionales et pression sur Washington. Cette approche montre la tension entre pragmatisme économique et confrontation. Les analystes militaires notent que cette stratégie pourrait se retourner contre Téhéran si les tensions dégénéraient en incident naval.
Tentative de renvoi au Conseil de sécurité : une réponse institutionnelle limitée
La France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les États-Unis préparent une résolution pour renvoyer le dossier iranien au Conseil de sécurité de l’ONU, une première en vingt ans. Le mécanisme de « snapback » pourrait théoriquement rétablir les sanctions levées par l’accord de 2015. Cependant, la Russie et la Chine s’y opposent, privilégiant le dialogue et critiquant les frappes occidentales comme cause de la crise.
Baghaei a averti que l’Iran prendrait des « mesures appropriées » si une résolution était adoptée, sans préciser ces mesures. Les experts pensent que l’Iran pourrait expulser les inspecteurs, se retirer du TNP ou accélérer son programme d’enrichissement, aggravant ainsi la crise.








