La guerre des mines navales n’appartient pas au passé. Contrairement à une idée reçue qui voudrait que les conflits modernes se jouent uniquement dans les airs ou dans le cyberespace, la menace des mines reste une réalité permanente pour toute marine qui prétend garantir la liberté de navigation. Le 21 juillet, la ministre des Armées a validé une nouvelle tranche du programme SLAM-F (système de lutte anti-mines du futur), avec la commande d’une douzaine de drones de surface et sous-marins supplémentaires, ainsi que l’affrètement de navires porteurs. Le communiqué ne précise ni le montant de l’investissement ni le calendrier exact de livraison, mais inscrit cette décision dans le cadre de l’actualisation de la Loi de programmation militaire 2024-2030.
Un club très fermé
Le ministère insiste sur un point : la France fait partie des rares pays à maîtriser l’ensemble de la chaîne, de la détection à la neutralisation des mines navales. Ce n’est pas une formule creuse. En réalité, seule une poignée de nations dispose encore d’une capacité opérationnelle complète dans ce domaine, qui exige à la fois des moyens navals spécialisés, des plongeurs démineurs entraînés et des technologies de détection sophistiquées. Le Royaume-Uni, la Belgique, les Pays-Bas, et dans une moindre mesure les États-Unis et quelques pays nordiques, partagent cette expertise. Les autres ont progressivement laissé leurs capacités s’éroder, faute d’investissements réguliers.
Pourquoi cette érosion ? Parce que la guerre des mines est ingrate. Elle ne fait pas rêver les états-majors, ne se prête guère aux démonstrations de force médiatiques, et coûte cher pour un usage qui paraît, en temps de paix, lointain. Sauf que la mer Noire, la Baltique, la mer Rouge ou le détroit d’Ormuz rappellent régulièrement que les mines restent une arme redoutable, peu coûteuse pour qui veut interdire une zone maritime, paralyser un port ou ralentir une flotte adverse. Autrement dit, négliger cette capacité revient à se priver d’une liberté d’action fondamentale.
Des drones pour éviter la rupture capacitaire
Le programme SLAM-F repose sur une logique de transition technologique. Les anciens chasseurs de mines de la Marine nationale, bâtiments spécialisés mais vieillissants, doivent céder la place à un système plus modulaire, articulé autour de drones autonomes et de navires porteurs. Le passage au drone permet de réduire l’exposition des équipages, d’accroître la réactivité et de couvrir des zones plus vastes. Mais encore faut-il que la montée en puissance soit suffisamment rapide pour éviter ce que le jargon militaire appelle pudiquement une « rupture capacitaire », c’est-à-dire un trou dans le dispositif.
C’est précisément ce que vise la commande annoncée : disposer d’une douzaine de drones supplémentaires et affréter des navires porteurs pour assurer, sans interruption, la protection des approches maritimes métropolitaines. Le communiqué ne détaille pas la nature exacte de ces navires porteurs, ni s’il s’agit d’affrètements temporaires ou de solutions pérennes. Reste que cette approche pragmatique traduit une contrainte budgétaire et calendaire : construire de nouveaux bâtiments prend du temps, affréter permet de tenir la capacité en attendant.
Des coopérations ciblées, pas un grand programme européen
Le ministère met en avant deux coopérations structurantes : avec le Royaume-Uni pour les drones, avec la Belgique et les Pays-Bas pour les navies porteurs. Le choix est révélateur. Il ne s’agit pas d’un grand programme européen dilué dans des compromis politiques, mais de partenariats ciblés avec des pays qui partagent la même urgence opérationnelle et le même niveau d’exigence technique. Le Royaume-Uni, malgré le Brexit, reste un partenaire naturel dans le domaine naval. La Belgique et les Pays-Bas, confrontés aux mêmes menaces en Manche et en mer du Nord, ont tout intérêt à mutualiser les moyens.
Cette approche pragmatique contraste avec les projets de défense européenne souvent englués dans des négociations interminables. Ici, l’objectif affiché est clair : renforcer l’autonomie stratégique française tout en développant l’interopérabilité avec des alliés fiables. Mais reprenons : l’autonomie stratégique, dans ce contexte, ne signifie pas l’autarcie. Elle signifie la capacité à agir seul si nécessaire, tout en bénéficiant de coopérations qui accélèrent le développement et réduisent les coûts.
Porter la capacité loin et longtemps
Le communiqué évoque, pour l’avenir, la construction de nouveaux bâtiments bases de plongeurs démineurs et de bâtiments de guerre des mines porteurs de drones. L’ambition affichée est de « porter cette capacité loin, longtemps, et de l’engager partout où les intérêts français l’exigent ». Formule classique, mais qui renvoie à une réalité stratégique : la France, puissance maritime mondiale avec des territoires ultramarins dispersés, ne peut se contenter de protéger ses seules approches métropolitaines.
Le problème, c’est que cette ambition se heurte à une contrainte budgétaire permanente. La Loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit une hausse des crédits, mais les besoins sont immenses et les arbitrages serrés. Chaque euro investi dans la guerre des mines est un euro qui ne va pas à l’aviation de combat, aux sous-marins nucléaires ou à la cyberdéfense. Autrement dit, le maintien de cette expertise suppose une volonté politique continue, capable de résister aux tentations de coupes budgétaires en période de tension sur les finances publiques.
Une expertise qui ne se reconstitue pas du jour au lendemain
Ce qui rend la guerre des mines particulièrement exigeante, c’est qu’elle repose sur un savoir-faire humain et technique qui ne se reconstitue pas rapidement. Former des plongeurs démineurs prend des années. Développer des algorithmes de détection fiables, capables de distinguer une mine d’un rocher ou d’une épave, demande des essais répétés en conditions réelles. Perdre cette expertise, c’est prendre le risque de ne plus pouvoir la retrouver le jour où le besoin se fait sentir.
L’actualité géopolitique, comme le rappelle sobrement le ministère, nous ramène à cette permanence de la menace. Les mines navales, armes du pauvre ou du faible, restent un moyen efficace de contester la supériorité navale d’un adversaire. La France, en maintenant et en renouvelant sa capacité de guerre des mines, fait le pari que cette expertise restera indispensable. Un pari raisonnable, à condition que les moyens suivent.








