L’armée française se trouve aujourd’hui à un carrefour dont les implications dépassent la seule question de l’équipement militaire. Ses lance-roquettes unitaires (LRU), héritage d’un système Lockheed Martin modernisé au fil des décennies, touchent inexorablement à leur fin de vie opérationnelle. D’ici 2027, ces équipements capables de frapper à 70 kilomètres deviendront obsolètes, contraignant l’état-major à trancher rapidement sur leur succession. Cette échéance, plus proche qu’il n’y paraît, érige le programme FLP-T (Frappe de Longue Portée Terrestre) en véritable épreuve de souveraineté industrielle pour la France.
Lancé en 2023 par la Direction générale de l’armement (DGA), ce programme cristallise des tensions profondes entre autonomie stratégique et pragmatisme opérationnel. Alors que la ministre des Armées Catherine Vautrin doit rendre son arbitrage avant l’été, l’irruption de Lockheed Martin dans la compétition bouleverse un appel d’offres initialement conçu pour les seuls acteurs industriels hexagonaux — et relance un débat vieux comme la Ve République sur la dépendance technologique de la France.
Lance-roquettes : un choix stratégique décisif pour l’armée française
La nécessité de remplacer les lance-roquettes français ne répond pas à une simple logique de cycle d’équipement. Les enseignements du conflit ukrainien ont mis en lumière, avec une brutalité didactique, l’obsolescence des systèmes de frappe statiques confrontés à la prolifération des drones de reconnaissance. Une pièce d’artillerie qui tarde à se déplacer après son tir devient, en quelques minutes, une cible désignée. La mobilité n’est plus un avantage tactique : elle est une condition de survie.
Cette évolution doctrinale se traduit par des exigences techniques précises : capacité de repositionnement rapide, guidage résistant aux contre-mesures électroniques et portée suffisante pour maintenir les servants hors de portée des ripostes adverses. Sur ce plan, l’armée française accuse un retard préoccupant. Le parc de LRU encore opérationnels demeure d’une faiblesse numérique qui interdirait toute projection sérieuse dans un engagement de haute intensité, scénario que les planificateurs de l’état-major ne peuvent plus se permettre d’écarter.
Deux consortiums français en ordre de bataille
Face à cet appel d’offres structurant, deux alliances industrielles françaises se sont constituées pour défendre des solutions souveraines. Le tandem Safran-MBDA a ouvert les hostilités le 29 avril dernier avec la démonstration réussie de son système Thundart. Ce camion-lanceur tout-terrain embarque huit roquettes et peut atteindre 80 km/h, incarnant la philosophie du « tire et disparaît » qui s’est imposée comme doctrine d’emploi de l’artillerie moderne.
Une semaine plus tard, l’alliance Thales-ArianeGroup ripostait avec l’essai d’un missile balistique de longue portée aux ambitions autrement plus considérables. Vincent Pery, directeur des programmes de défense chez ArianeGroup, met en avant une portée potentielle de 2 500 kilomètres et « la capacité à livrer rapidement et à monter en cadence ». Cette surenchère technologique illustre l’intensité de la rivalité entre deux poids lourds de l’armement hexagonal — et, au fond, deux visions assez différentes de ce que devrait être la frappe terrestre à longue portée.
Catherine Vautrin a salué ces « essais très intéressants », selon BFMTV, tout en rappelant ses trois critères de sélection : efficacité opérationnelle, coût d’acquisition et délais de livraison. Cette grille d’évaluation, d’apparence pragmatique, ouvre paradoxalement la porte à des solutions non françaises — et c’est précisément là que la compétition se corse.
L’offre américaine qui divise : Lockeheed Martin propose ses Himars
C’est dans ce contexte tendu que Lockheed Martin a déposé une proposition susceptible de redistribuer entièrement les cartes, selon Challenges. Le géant américain propose ses lance-roquettes HIMARS — High Mobility Artillery Rocket System —, système éprouvé déjà déployé par une dizaine de nations alliées : États-Unis, Pologne, Canada, Australie, Italie, Suède, Singapour et Roumanie, entre autres. Cette offre présente l’avantage indéniable de la maturité technologique et d’une disponibilité quasi immédiate, arguments de poids face à l’échéance de 2027.
Révélée par le sénateur Cédric Perrin le 13 mai lors d’une interpellation de la ministre Vautrin, cette proposition américaine a aussitôt fracturé le débat politique. Le président de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat n’a pas mâché ses mots, évoquant un véritable « casus belli » en cas de choix transatlantique, et agitant le spectre d’une dépendance stratégique qu’il juge inacceptable.
Les enjeux dépassent de loin la simple question industrielle. Opter pour le HIMARS reviendrait, selon Cédric Perrin, à « devoir demander l’autorisation du Congrès avant de frapper » — une formule qui résume crûment les contraintes d’exportation américaines encadrant strictement l’usage des armements vendus par Washington à ses alliés. Capital revient sur cette problématique de souveraineté opérationnelle, qui rappelle les débats récurrents autour de l’autonomie technologique européenne dans le domaine du numérique comme de la défense.
Les défis de la souveraineté industrielle
La tentation américaine s’explique néanmoins par des facteurs objectifs qu’il serait intellectuellement malhonnête de balayer d’un revers de main. Le HIMARS bénéficie d’un retour d’expérience opérationnel considérable, en particulier en Ukraine où il a démontré, dès l’été 2022, une efficacité tactique remarquable dans la destruction des dépôts de munitions et des postes de commandement russes à longue distance — des frappes qui ont durablement modifié l’équilibre des forces sur le terrain. À ce sujet, il est intéressant de noter que la Russie elle-même a annoncé un rival du HIMARS américain, sans qu’aucun drone ni satellite ne l’ait jamais repéré. Son intégration dans l’écosystème OTAN faciliterait par ailleurs l’interopérabilité avec les alliés européens, argument non négligeable à l’heure où les exercices multinationaux se multiplient sur le flanc est du continent.
Cependant, cette solution comporte des risques systémiques que les partisans de l’achat américain tendent à minimiser. L’exemple estonien est, à cet égard, particulièrement éloquent : les livraisons de HIMARS promises à Tallinn accusent plusieurs mois de retard, les priorités américaines au Moyen-Orient ayant pris le pas sur les engagements contractuels européens. D’autres nations, dont l’Ukraine elle-même, pourraient connaître des reports similaires, illustrant la fragilité structurelle d’une stratégie d’équipement entièrement tributaire des arbitrages politiques de Washington.
Face à ces considérations, Catherine Vautrin maintient officiellement le cap de la « solution souveraine », rappelant que « la DGA travaille avec deux groupements d’entreprises françaises pour remplacer le LRU ». Cette position s’inscrit dans la continuité des déclarations d’Emmanuel Macron en faveur d’une « préférence européenne » sur les achats militaires — principe régulièrement mis à rude épreuve par les réalités budgétaires et les contraintes calendaires.
L’équation délicate du choix final
La décision finale devra arbitrer entre des logiques qui ne se laissent pas facilement concilier. Les impératifs de souveraineté industrielle plaident avec force pour un choix français : maintenir les compétences technologiques nationales, garantir une autonomie opérationnelle pleine et entière, et positionner la France à l’avant-garde d’un segment stratégique où l’Europe accuse un retard historique. Les solutions Safran-MBDA et Thales-ArianeGroup offrent, chacune à sa manière, des perspectives d’innovation considérables sur lesquelles la France pourrait capitaliser pendant plusieurs décennies.
En face, l’urgence capacitaire et les contraintes budgétaires exercent une pression inverse en faveur du pragmatisme. Le HIMARS présente l’avantage d’une disponibilité immédiate et d’un coût partiellement maîtrisé grâce aux économies d’échelle réalisées sur des séries de production importantes. Cette logique comptable pourrait séduire un ministère des Armées soumis aux arbitrages serrés de la prochaine Loi de programmation militaire, dans un contexte où chaque milliard compte. On notera par ailleurs, dans ce contexte géopolitique tendu, que l’armée chinoise aurait formé dans le secret des militaires russes, ce qui ne fait qu’accentuer la nécessité pour la France de disposer de capacités autonomes et crédibles.
L’enjeu déborde largement le cadre hexagonal. Un choix en faveur d’une solution française renforcerait la crédibilité de l’autonomie stratégique européenne, ambition centrale de la présidence Macron depuis 2017. Opter à l’inverse pour le système américain enverrait un signal ambigu à des partenaires comme l’Allemagne, l’Italie ou la Pologne, engagés dans leurs propres démarches de souveraineté technologique — et qui observeront avec attention la manière dont Paris concilie ses discours sur l’Europe-puissance avec ses actes d’acheteur.








