Le 9 juillet 2026, Rome a ordonné l’expulsion de deux attachés militaires russes accusés d’espionnage. Ils auraient orchestré l’extraction de données classifiées sur les systèmes de défense aérienne SAMP/T destinés à l’Ukraine. L’affaire révèle une compromission majeure des capacités militaires occidentales par le renseignement russe, documentée sur 12 ans.
Les systèmes d’armes compromis : SAMP/T et autres capacités italiennes exposées
Le SAMP/T : un système de défense aérienne critique pour l’Ukraine
Le système de défense aérienne SAMP/T (Sol-Air Moyenne Portée/Terrestre), développé conjointement par l’italien Leonardo et le français Thales, représente l’une des capacités anti-aériennes les plus avancées d’Europe. Capable d’intercepter des missiles balistiques et des avions jusqu’à 100 kilomètres d’altitude, ce système constitue un atout stratégique pour la défense ukrainienne face aux frappes russes. Selon l’ordonnance d’arrêt du juge pour les investigations préliminaires de Rome, les détails techniques de quatre batteries SAMP/T ont été transmis aux services russes. L’exposition de ces données permet à Moscou d’identifier les vulnérabilités du système, de développer des contre-mesures électroniques et d’optimiser ses tactiques d’attaque contre les installations ukrainiennes équipées de cette technologie.
Quelles données militaires ont transité vers Moscou ?
L’enquête de la Procura della Repubblica di Roma a documenté un transfert massif d’informations sensibles. Au-delà des spécifications techniques des SAMP/T, les données transmises incluaient des documents classifiés NATO Secret, des listes nominatives d’agents de renseignement italiens et britanniques en poste, ainsi que des informations opérationnelles sur les livraisons d’armements à l’Ukraine. Les missiles Aster 30, composante offensive du système SAMP/T, figuraient parmi les équipements dont les caractéristiques ont été divulguées. Cette compromission affecte directement la sécurité des personnels alliés et la capacité de l’OTAN à protéger ses sources d’information. Le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani a déclaré dans un communiqué officiel de la Farnesina que « Moscou continue d’utiliser ses armes hybrides pour attaquer l’Occident et l’Italie. Une ingérence grave et inacceptable pour les institutions italiennes et la sécurité nationale ».
L’agent du GRU Mikhail Astakhov : le coordinateur de l’extraction de renseignements
Mikhail Vasilyevich Astakhov, attaché militaire officiel à l’ambassade russe à Rome, opérait en réalité pour le compte du GRU, le service de renseignement militaire russe. Les intercepts téléphoniques analysés par les enquêteurs italiens l’identifient comme l’interlocuteur principal de Gavino Raoul Piras, l’ancien agent des services secrets italiens arrêté le 7 juillet. Astakhov coordonnait la collecte d’informations, orientait les demandes de renseignements et assurait la transmission sécurisée des données vers Moscou. Son expulsion, avec celle d’Ivan Petrovich Gorbachev, second attaché militaire impliqué, a été notifiée avec un délai de 72 heures pour quitter le territoire italien. Cette mesure diplomatique, conforme à la Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques, sanctionne des activités incompatibles avec le statut d’agent diplomatique.
La chaîne de transmission : 12 ans de fuite documentée
Gavino Raoul Piras : profil et accès classifiés d’un ancien agent de l’AISI
Gavino Raoul Piras, 59 ans, ancien membre de l’Agenzia Informazioni e Sicurezza Interna (AISI), disposait d’accréditations de sécurité élevées lui permettant d’accéder à des documents classifiés même après son départ des services actifs. Selon les rapports d’enquête, Piras a maintenu des contacts réguliers avec Astakhov pendant une période estimée à 12 ans, transmettant des milliers d’informations sensibles. Son profil illustre la vulnérabilité des anciens agents de renseignement face aux techniques de recrutement russes, qui exploitent les difficultés financières, les frustrations professionnelles ou les idéologies personnelles. La police romaine a saisi des équipements de communication chiffrée et des supports de stockage contenant des traces numériques des échanges avec les contacts russes.
Six sources d’infiltration au sein des services italiens
L’ampleur de l’opération d’espionnage dépasse le seul cas Piras. Les investigations ont révélé qu’un agent italien avait développé un réseau de six sources d’information, dont quatre personnels militaires occupant des postes hautement confidentiels au sein de l’appareil de défense. Ces sources fournissaient des renseignements complémentaires sur les opérations militaires italiennes, les déploiements de forces et les stratégies de soutien à l’Ukraine. Cette structure en réseau permettait au GRU de recouper les informations, d’identifier les incohérences et de maximiser la fiabilité des renseignements collectés. Le ministre de la Défense Guido Crosetto a qualifié cette affaire de « simple pointe de l’iceberg », suggérant que d’autres opérations similaires pourraient être en cours.
Intercepts et surveillance : comment l’enquête a reconstitué le réseau
La reconstitution de la chaîne d’espionnage repose sur des mois de surveillance électronique autorisée par la magistrature italienne. Les intercepts téléphoniques ont permis d’enregistrer les conversations entre Piras et Astakhov, documentant les demandes précises de renseignements formulées par l’agent russe et les réponses fournies par l’Italien. Les métadonnées des communications ont révélé la fréquence des contacts, les lieux de rencontre physiques et les méthodes de transmission des documents. Cette surveillance ciblée, coordonnée entre les services de contre-espionnage italiens et les partenaires alliés, a fourni les preuves nécessaires aux arrestations du 7 juillet et à la décision d’expulsion du 9 juillet.
Implications opérationnelles : affaiblissement de la posture de défense collective
Impact sur les opérations de soutien à l’Ukraine
La compromission des données SAMP/T affecte directement l’efficacité du soutien militaire occidental à Kiev. Les quatre batteries italiennes dont les caractéristiques ont été divulguées devaient renforcer la défense aérienne ukrainienne face aux bombardements russes intensifiés depuis 2024. Moscou dispose désormais d’informations permettant d’adapter ses tactiques de frappe, d’identifier les fréquences radar à brouiller et de planifier des attaques saturantes exploitant les limites du système. Cette situation force l’OTAN et l’Italie à réévaluer les livraisons d’armements, à modifier les paramètres opérationnels des systèmes déjà déployés et à accélérer le développement de contre-mesures. La montée en puissance militaire ukrainienne se trouve ainsi partiellement compromise par cette fuite stratégique.
Risques de contre-mesures russes face aux systèmes Leonardo et Aster
Les missiles Aster 30, fabriqués par le consortium européen MBDA dont Leonardo est partenaire, équipent non seulement les SAMP/T italiens mais aussi les systèmes français et britanniques. La divulgation de leurs spécifications techniques (portée, vitesse, capacités d’interception, signatures radar) permet au complexe militaro-industriel russe de concevoir des leurres électroniques, des missiles hypersoniques optimisés pour contourner leurs capacités d’interception et des tactiques de saturation. Les forces russes peuvent désormais simuler les performances des Aster 30 lors de leurs exercices, entraînant leurs équipages à neutraliser ces menaces. Cette compromission technologique réduit l’avantage tactique occidental et impose des investissements supplémentaires en recherche et développement pour restaurer la supériorité défensive.
Réaction italienne : expulsion des attachés militaires russes et perspectives
La décision d’expulser Gorbachev et Astakhov marque un durcissement de la posture italienne face aux activités d’espionnage russe. L’ambassadeur Aleksei Paramonov, convoqué à la Farnesina par le secrétaire général Riccardo Guariglia, a reçu notification formelle de l’expulsion et la protestation du gouvernement. Dans un message Telegram publié le 9 juillet, Paramonov a accusé la diplomatie italienne de vouloir « limiter au maximum l’influence de la Russie en Italie », confirmant indirectement l’ampleur des activités russes sur le territoire. Moscou a annoncé via l’agence RIA Novosti une « réponse appropriée », laissant présager l’expulsion de diplomates italiens en poste en Russie. Cette escalade diplomatique intervient dans un contexte de tensions accrues entre l’OTAN et la Russie, où chaque incident d’espionnage alimente une spirale de rétorsions bilatérales.
Au-delà des mesures diplomatiques, l’affaire impose une refonte des protocoles de sécurité italiens. Les services de renseignement doivent renforcer la surveillance des anciens agents disposant d’accréditations résiduelles, systématiser les audits de sécurité et améliorer la détection des comportements suspects. La coordination avec les partenaires OTAN, notamment dans le partage de renseignements sur les réseaux d’espionnage russes, devient prioritaire. Cette affaire rappelle que la guerre hybride menée par Moscou ne se limite pas aux cyberattaques ou à la désinformation, mais inclut l’infiltration systématique des structures de défense occidentales. La réponse italienne, ferme mais mesurée, vise à dissuader de futures opérations sans rompre totalement les canaux diplomatiques avec la Russie.








