La Grande Maison : la Résistance des anonymes

Une lettre oubliée pendant soixante-dix ans a suffi à bouleverser l’histoire familiale de Franck Staub. Dans son livre La Grande Maison, il part sur les traces de sa grand-tante Odette et de ces « héros ordinaires » qui, sans idéologie ni mise en scène, ont basculé dans la Résistance.

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La Grande Maison : la Résistance des anonymes © Armees.com

Une lettre oubliée pendant soixante-dix ans a suffi à bouleverser l’histoire familiale de Franck Staub. Dans son livre La Grande Maison, il part sur les traces de sa grand-tante Odette et de ces « héros ordinaires » qui, sans idéologie ni mise en scène, ont basculé dans la Résistance. Dans cet entretien, l’auteur revient sur la genèse de son enquête et rend un hommage vibrant aux femmes restées dans l’ombre de la Grande Histoire. Une réflexion poignante sur l’héritage, le silence des archives et la force des gestes simples face à l’Occupation.

Pourquoi avoir écrit La Grande Maison aujourd’hui ?

Franck Staub : Tout est parti d’une lettre retrouvée aux États-Unis par un historien, puis transmise à ma tante en 2015. La probabilité pour qu’elle nous revienne était infime. Elle avait été conservée pendant soixante-dix ans, puis un historien a patiemment remonté la trace jusqu’à notre famille.

Ce courrier, daté de janvier 1945, est adressé à la mère d’un aviateur américain. Il raconte comment ma grand-tante avait participé à son sauvetage. J’ignorais totalement cette histoire.

Je m’étais promis d’en comprendre le sens. J’ai finalement pris le temps de le faire l’an dernier, en tirant le fil de ce courrier venu du passé.

Votre livre raconte l’histoire de votre famille. Est-ce d’abord un travail d’historien ou d’écrivain ?

FS: Je ne suis ni historien ni écrivain de formation, mais j’ai ressenti une tension permanente entre deux tentations : combler les silences en romançant, ou chercher à restituer les faits avec la plus grande fidélité.

La seconde voie s’est imposée. J’ai eu la chance de travailler à partir d’archives familiales, de documents publics, et de rencontrer des témoins qui détenaient des trésors : lettres, photographies, carnets. J’ai croisé les sources, vérifié les faits, autant que possible.

Mais ce matériau brut ne suffit pas. L’écriture permet de restituer ce qui échappe aux documents : les gestes, les peurs, les hésitations. Ce qui m’importait, ce n’était pas seulement ce qui s’est passé, mais ce qu’ont ressenti ceux qui l’ont vécu. D’une certaine manière, je suis convaincu que nous héritons aussi de ces expériences. Ce livre a sans doute été, d’abord, un travail sur moi-même.

Vous insistez beaucoup sur la complexité des comportements pendant la guerre…

FS: Oui, parce que nous avons longtemps vécu avec une vision très simplifiée de la Résistance. Une vision politique nécessaire, sans doute, dans l’immédiat après-guerre.

La réalité est plus trouble. Il y a des engagements tardifs, des hésitations, des contradictions, des peurs très concrètes. Il y a aussi des hasards. Et c’est précisément cela qui rend ces parcours profondément humains.

Votre tante Odette apparaît comme une figure centrale. La considérez-vous comme une héroïne ?

FS: Je me méfie du mot. Ce qui me frappe chez elle, ce n’est pas une grandeur spectaculaire, mais au contraire une forme de normalité.

C’était une femme avec ses défauts, son caractère, ses colères, ses élans. Et pourtant, à un moment donné, elle accomplit quelque chose d’extraordinaire. Je pense que son engagement tient à une forme de révolte intérieure innée, mais aussi aux valeurs qui lui ont été transmises.

Le rôle des femmes est très présent dans votre récit. Était-ce une volonté ?

FS : Pas du tout au départ. Mon récit ne s’est pas construit selon un plan ; j’ai simplement suivi les traces laissées par les archives et les témoignages. Très vite, une évidence s’est imposée : les femmes sont partout dans cette histoire. Elles accueillent, cachent, soignent, transmettent. Et pourtant, elles apparaissent peu dans les archives et ont rarement été reconnues à la hauteur de leur engagement. Mon grand-oncle a été décoré après la guerre ; je n’ai retrouvé aucune distinction pour ma grand-tante. Je pense aussi à une autre figure du village, la bouchère Claire Malaure. Son courage était exemplaire. Je suis heureux à l’idée qu’un lecteur que je ne connais, quelque part en France, prononce son nom aujourd’hui car son courage était exemplaire : « à nous le souvenir, à eux l’immortalité » comme disent les militaires.  Ce livre est, au fond, une manière de redonner une place à ces femmes restées dans l’ombre.

Pourquoi parler de “héros ordinaires” ?

FS : Parce que rien, dans leur trajectoire, ne les destinait à agir ainsi. Ce ne sont ni des militaires, ni des militants aguerris. Ce sont des femmes et des hommes qui, à un moment donné, font un pas de côté. Et ce pas, dans un contexte comme celui de l’Occupation, devient immense.

Votre livre dit aussi quelque chose de notre époque…

FS : Je le crois. Nous vivons dans une époque où la mémoire est omniprésente, mais parfois un peu figée. On commémore beaucoup, mais on ressent moins. Si l’on prend vraiment la mesure de cet héritage, alors peut-être regardera-t-on différemment nos propres responsabilités aujourd’hui.

Pour vous procurer le livre : https://www.va-editions.fr/la-grande-maison-une-famille-francaise-face-aux-epreuves-de-l-histoire-1870-1946-c2x42723306

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