La crise qui a secoué Madagascar à l’automne 2025 a conduit le président Andry Rajoelina à quitter le pouvoir, après plusieurs semaines de manifestations de la génération Z (Gen Z) et la mutinerie des militaires du CAPSAT (Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques). Dans les heures qui ont suivi ce renversement, la présence diplomatique et militaire de la Fédération de Russie s’est affirmée de manière étonnamment rapide à Antananarivo. Cette dynamique suscite des interrogations sur la préparation de ce qu’il est désormais convenu d’appeler une volonté « d’ancrage stratégique ». Un ancrage qui pourrait redessiner les rapports de force dans cette région du monde au profit de Moscou.
La crise politique interne
Les manifestations, initiées fin septembre 2025 par des mouvements de jeunesse malgaches contre les coupures d’eau, d’électricité et la corruption, dont Maminiaina ‘Mamy’ Ravatomanga était devenu le symbole, ont rapidement pris une dimension politique.
Elles ont culminé avec l’entrée en dissidence de l’unité CAPSAT, qui s’est jointe aux protestataires de la Gen Z. Le Parlement a alors voté la destitution du président Rajoelina, contestée sur le plan constitutionnel, et celui-ci a quitté le pays, craignant une explosion de violence à l’échelle nationale ainsi que pour la sécurité de ses proches.
Les officiers du CAPSAT ont alors formé un organe de transition, le Conseil national de défense de la transition (CNDT), confié au colonel Michaël Randrianirina. Puis, l’officier a très rapidement prêté serment comme chef de l’État de transition, le 17 octobre 2025.
Une approche russe immédiate
La caractéristique la plus frappante de cette situation est la vitesse avec laquelle la Russie a établi un contact avec la nouvelle autorité malgache.
Dès le 16 octobre, Alexeï Buriak, le chargé d’affaires de l’ambassade russe, a été reçu dans le bureau du colonel Randrianirina. Il était accompagné de membres de l’association « Les amis de la Russie ». Puis, le 21 octobre, une autre délégation russe, conduite par l’ambassadeur Andrey Andreev, a été la première à se rendre au bureau du nouveau président de Madagascar.
Cette réactivité n’est pas sans rappeler les méthodes observées dans plusieurs pays du Sahel, tels que le Burkina Faso, où Moscou avait été l’un des premiers à tendre la main aux dirigeants de la junte après un putsch.
De la diplomatie à la coopération militaire active
Au-delà des rencontres diplomatiques, Moscou est passée à une coopération militaire concrète et visible quelques mois seulement après l’installation du nouveau pouvoir.
Des équipements militaires ont été fournis aux Forces armées malgaches dans le cadre du renforcement de la coopération bilatérale, avec des sessions de formation pour l’utilisation de ces matériels, organisées par des instructeurs russes présents à Antananarivo. En outre, des officiers de sécurité russes assureraient déjà la protection rapprochée du nouveau dirigeant de Madagascar.
Fin décembre, Michaël Randrianirina avait reçu une délégation officielle, mandatée par Vladimir Poutine. Forte de 40 personnes, elle comprenait Andreï Averyanov, numéro 2 du GRU (services de renseignements russes) et patron de l’Africa Corps (organisation qui a remplacé Wagner, dont l’image est notamment associée à des exactions en Afrique).
La Présidence de la Refondation a confirmé ces activités, les inscrivant dans un cadre de coopération existant et historique, Madagascar ayant longtemps utilisé du matériel d’origine soviétique ou russe dans ses forces armées.
La question de l’influence russe
Plusieurs éléments interrogent sur l’existence d’un climat d’influence favorable à la Russie durant les derniers mois et surtout les derniers jours du régime précédent :
- Des observateurs rapportent une diffusion de messages hostiles à Rajoelina sur les réseaux sociaux, parfois associés à des symboles pro-russes durant les manifestations, ce qui a alimenté des spéculations sur une campagne de messages visant à fragiliser le président sortant.
- Le colonel Michaël Randrianirina a accordé sa première interview en tant que président à Russia Today le 20 novembre 2025, un choix loin d’être neutre.
- Le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, œuvrerait au renforcement des liens avec la Russie depuis longtemps déjà, y compris dans le domaine économique. Il s’est d’ailleurs rendu à Moscou début novembre 2025.
- Enfin, la Russie est connue pour garder un œil sur Diego Suarez afin de pouvoir y faire des haltes pour ses navires de guerre, tout comme sur le canal du Mozambique. Or, le président Rajoelina était parvenu à tenir Moscou à distance, souhaitant faire de la Russie un partenaire comme un autre au même titre que Paris, Washington et Pékin.
Ce double mouvement — prise de contact en moins de 24 h et coopération militaire active quelques mois après — pose des questions légitimes sur la préparation et l’anticipation de la Russie vis-à-vis de l’évolution politique malgache.
Les Etats-Unis organisent la riposte
Face à ce rapprochement rapide, les États-Unis ont engagé une stratégie visant à renforcer leurs propres liens avec Antananarivo. Dès le début de l’année 2026, une délégation américaine a été dépêchée à Madagascar pour rencontrer le président Randrianirina et d’autres hautes autorités.
Selon des sources locales, cette visite visait notamment à rouvrir et élargir les discussions sur plusieurs volets de coopération : la prolongation du programme AGOA (African Growth and Opportunity Act) et des négociations économiques plus larges, mais aussi la préparation de la conclusion d’un accord imminent relatif à l’accueil de migrants expulsés des États-Unis contre des compensations financières ou des financements de projets.
Enfin, selon des informations corroborées par plusieurs médias spécialisés, le président Randrianirina s’est rendu récemment à Dubaï, où il a tenu des rencontres discrètes avec des diplomates américains et d’autres parties, ainsi qu’avec Erik Prince, personnalité américaine connue pour ses liens avec des cercles de l’administration américaine et impliqué dans des activités de sécurité privées, signe d’un intérêt croissant des acteurs américains pour les questions de sécurité et d’investissements à Madagascar.








