Face à Moscou, la Suède muscle son jeu militaire comme jamais depuis 1945

En misant sur la défense comme pilier central de sa politique nationale, la Suède se projette dans un avenir marqué par l’instabilité géopolitique

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Face à Moscou, la Suède muscle son jeu militaire comme jamais depuis 1945
Face à Moscou, la Suède muscle son jeu militaire comme jamais depuis 1945 | Armees.com

Le royaume nordique, longtemps synonyme de neutralité et de modération militaire, décide de bouleverser les équilibres stratégiques européens. Une mue à hauts risques qui laisse peu de place au doute : Stockholm prépare un monde où la paix n’est plus une promesse, mais une hypothèse.

Un virage suédois spectaculaire en matière de défense

Le 26 mars 2025, le Premier ministre suédois Ulf Kristersson a déclenché une onde de choc en Europe en annonçant une décision qui redéfinit les contours de la politique sécuritaire du pays : la Suède portera ses dépenses de défense à 3,5 % de son produit intérieur brut (PIB) d’ici 2030.

Ce seuil, inenvisageable il y a encore quelques années, dépasse non seulement l’objectif minimal de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) fixé à 2 %, mais devance également l’évolution prévue du cadre commun. « Notre appréciation est que l’OTAN, en particulier ses membres européens, devra franchir des étapes majeures dans les prochaines années », a justifié Ulf Kristersson.

Concrètement, le budget militaire augmentera de 300 milliards de couronnes suédoises, soit environ 26,3 milliards d’euros, sur la prochaine décennie. Ce montant représente la plus grande hausse depuis la guerre froide. La tonalité est claire : il ne s’agit plus de modernisation, mais de mobilisation.

Ce que cette décision change : un bouleversement de l’équilibre européen

Ce saut budgétaire catapulte la Suède parmi les contributeurs les plus offensifs de l’OTAN, qu’elle a rejointe officiellement en mars 2024, tournant ainsi définitivement la page de deux siècles de non-alignement militaire. Le seuil de 3,5 % du PIB place Stockholm dans le peloton de tête des puissances militaires du continent, aux côtés de la Pologne, seule autre nation à approcher un tel niveau d’engagement.

Mais ce n’est pas tout. Le financement ne reposera pas exclusivement sur le budget courant : pour accélérer la cadence, le gouvernement suédois a confirmé le recours à l’endettement, à hauteur de 300 milliards SEK d’ici 2035. Cette dette de guerre assumée devra financer l’acquisition de capacités stratégiques.

Drones, missiles sol-air, satellites, guerre électronique, défense aérienne intégrée, munitions en volume industriel : la liste est longue et ambitieuse. Selon le ministre de la Défense Pål Jonson, l’accent sera mis sur la résilience du territoire, la guerre hybride, la cybersécurité et le renforcement de la présence dans la Baltique. Le document gouvernemental « Totalförsvaret 2025–2030 » précise une augmentation de la force opérationnelle à 115 000 personnels, contre 88 000 aujourd’hui.

L’OTAN se fracture, la Suède s’arme

Le contexte est sans appel. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a agi comme un catalyseur. Mais ce sont les doutes croissants sur l’engagement américain en Europe, exacerbés par les déclarations incendiaires de Donald Trump, qui ont définitivement convaincu Stockholm qu’il fallait agir sans tarder. Ce désengagement potentiel de Washington, doublé de la montée en puissance de la Chine, pousse les capitales européennes à relocaliser l’effort militaire sur le Vieux Continent.

La Suède ne fait pas que doubler la voilure, elle redessine son appareil de défense. D’après le projet de loi qui sera présenté le 15 avril 2025 et voté avant le 20 juin, une part significative de l’enveloppe financera :

  • La construction de bases avancées dans le nord du pays et sur les côtes baltiques.
  • L’augmentation de la production de munitions, drones, véhicules blindés et radars.
  • Le soutien massif à l’Ukraine, avec un passage de 25 à 40 milliards SEK d’aide militaire dès 2025.
  • La montée en puissance des capacités cyber et des unités de guerre électronique.

Par ailleurs, le document officiel précise une montée en puissance du secteur industriel de défense, avec une mobilisation de Saab, BAE Systems Hägglunds, Ericsson Defence, et d’autres grands noms du tissu stratégique suédois.

Enfin, la composante civile du « Totalförsvar » ne sera pas négligée : infrastructures critiques, défense territoriale et réserves stratégiques font partie du plan global, dans une approche intégrée de la sécurité nationale.

Défense : vers un armement digne de la Guerre Froide ? Pas tout à fait

Certains commentateurs évoquent un simple retour à la politique de dissuasion des années 1950 à 1970, époque où la Suède consacrait jusqu’à 4 % de son PIB à la défense. Mais ce n’est pas le cas, pour l’instant. Car si l’argent permet d’acheter des missiles, il ne fabrique pas des soldats. Et malgré le retour de la conscription en 2017, le défi de la montée en puissance humaine reste colossal.

En misant sur la défense comme pilier central de sa politique nationale, la Suède se projette dans un avenir marqué par l’instabilité géopolitique, les ruptures d’alliance et la nécessité d’autonomie stratégique. Elle devance ses partenaires, anticipe les secousses et affirme son ambition. Le choix est clair : sortir du confort de la dissuasion passive pour entrer dans l’ère de la posture active. Qu’importe le coût, 3,5 % du PIB, c’est le prix d’un bouclier – et d’une voix dans l’ordre du monde qui vient.

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