Pendant que l’Europe débat de ses budgets de défense, la Chine, elle, investit dans les ports, les routes et les industries qui demain conditionneront l’autonomie stratégique des nations. Tanger Med n’est pas qu’un sujet économique : c’est un signal géopolitique que l’Europe ferait bien d’entendre. Et la France, en première ligne au Sahel hier, en Méditerranée aujourd’hui, n’a pas le droit de rater ce virage.
3,1 %
Le seuil de PIB consacré à la défense que l’OTAN entend désormais imposer à ses membres d’ici 2030 — la France en est encore loin avec 2,06 % en 2025.
La Chine construit, l’Europe délibère
Tanger Med traite aujourd’hui plus de neuf millions de conteneurs par an. C’est l’un des cinquante premiers ports mondiaux, et il est largement irrigué par des capitaux et des industriels chinois attirés par la proximité avec l’Europe. Pékin ne fait pas de la géopolitique avec des discours : il la fait avec du béton, des grues et des contrats de long terme.
Ce que révèle l’enquête du *Monde* sur Tanger Med, c’est une réalité que les stratèges militaires connaissent bien mais que les élus européens refusent encore d’intégrer pleinement dans leur logique budgétaire : le contrôle des infrastructures portuaires, c’est le contrôle des flux logistiques, et en temps de crise, ces flux deviennent des enjeux militaires de premier ordre. Qui contrôle les ports contrôle les ravitaillements, les renforts, les approvisionnements en matériels sensibles.
La France, avec ses intérêts en Méditerranée, en Afrique de l’Ouest et dans l’Indo-Pacifique, ne peut pas se permettre de regarder cette réalité depuis ses fenêtres parlementaires. L’autonomie stratégique chère à Emmanuel Macron n’a de sens que si elle repose sur une chaîne logistique souveraine — et sur des armées capables de la défendre.
Le vrai coût de la naïveté européenne
Force est de constater que l’Europe a longtemps payé sa sécurité en dollars américains et en influence chinoise. Le dividende de la paix post-Guerre froide a conduit la plupart des pays européens à sabrer dans leurs budgets militaires pendant trente ans. Résultat : des armées sous-équipées, des industries de défense rationalisées à l’extrême, et une dépendance croissante vis-à-vis de Washington pour la dissuasion conventionnelle.
La France fait figure d’exception relative. Avec 50,5 milliards d’euros de budget de défense en 2025, elle reste la deuxième puissance militaire de l’OTAN en Europe. Mais le seuil de 3,1 % du PIB désormais affiché par l’Alliance comme objectif pour 2030 nous impose un effort supplémentaire considérable : plusieurs milliards d’euros annuels supplémentaires à trouver dans un budget national déjà sous pression.
La question n’est pas de savoir si cet argent doit être dépensé — il le doit. La question est de savoir si on le dépensera intelligemment. Trop souvent, les augmentations budgétaires en défense se traduisent par des surcoûts industriels, des programmes retardés, et une bureaucratie de l’armement qui engloutit une part indécente des crédits avant même que le premier char sorte d’usine.
Dépenser plus, oui — mais dépenser mieux
Je plaide depuis longtemps pour que la défense nationale soit considérée comme la dépense régalienne par excellence, la seule que l’État ne peut déléguer à personne. Mais cela implique d’exiger de cette dépense la même rigueur qu’on devrait exiger de toutes les autres.
L’industrie de défense française — Naval Group, KNDS, Airbus Defence, Safran, Thales — est un joyau industriel. Elle exporte, elle innove, elle emploie. Mais elle bénéficie d’une rente captive qui l’incite parfois à la confort plutôt qu’à la compétitivité. Les surcoûts du programme Scorpion, les délais du porte-avions de nouvelle génération, les tensions sur le programme MGCS avec l’Allemagne : autant de signaux que la gouvernance de l’armement français mérite d’être réformée en profondeur.
Tanger Med nous rappelle que nos adversaires potentiels, eux, n’ont pas ce genre de débats. Ils construisent. Pendant que nous délibérons, ils avancent. Il est temps que la France, et l’Europe avec elle, arrête de confondre la réunion de travail avec l’action stratégique.


