« On m’a dit de ne plus prendre le même chemin deux fois » : un dirigeant de l’armement européen révèle les menaces russes qui visent son secteur

Des PDG européens vivent désormais cachés, sous protection 24 heures sur 24. Le GRU russe cible drones, obus et chars destinés à l’Ukraine. Jusqu’où ira cette traque silencieuse ?

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« On m'a dit de ne plus prendre le même chemin deux fois » : un dirigeant de l'armement européen révèle les menaces russes qui visent son secteur
« On m’a dit de ne plus prendre le même chemin deux fois » : un dirigeant de l’armement européen révèle les menaces russes qui visent son secteur © Armees.com

Le Financial Times a publié, dimanche 11 octobre 2026, une enquête selon laquelle la Russie intensifie ses tentatives d’assassinat visant des dirigeants de l’industrie de défense en Europe. Les cibles privilégiées : les PDG et cadres supérieurs des fabricants d’armement, en particulier ceux qui produisent des drones ou du matériel destiné à l’Ukraine. L’objectif prêté au Kremlin est double, intimider ces industriels et perturber le soutien militaire apporté à Kiev.

Des opérations hybrides qui s’étendent

Selon des responsables du renseignement de cinq pays européens cités par le quotidien britannique, Moscou a ordonné d’étendre ses opérations de sabotage et ses actions dites hybrides sur le continent, pour affaiblir le soutien à l’Ukraine dans les prochains mois. Tuer des civils européens, longtemps considéré comme un tabou même au sein des services russes, occuperait désormais une place croissante dans ces plans.

Les sites industriels eux-mêmes sont régulièrement menacés, pas seulement les dirigeants. Fin septembre 2026, l’Estonie a accusé les services spéciaux russes d’avoir commandité un incendie dans les locaux d’un groupe spécialisé dans les drones terrestres à Tallinn, survenu en août 2026. Le même mois, un drone a tenté de faire exploser un avion de transport ukrainien à Leipzig, en Allemagne.

Le GRU s’appuie désormais sur le crime organisé

La responsabilité de ces projets revient en grande partie au GRU, le renseignement militaire russe. Il collabore davantage avec des groupes criminels organisés et des réseaux d’agents actifs dans plusieurs pays : surveillance, logistique, planification et exécution sont réparties entre différentes cellules. Moscou ne compte plus seulement sur des agents jetables recrutés en ligne contre de l’argent.

Dès 2024, James Appathurai, secrétaire général adjoint de l’OTAN pour l’innovation, l’hybride et le cyber, évoquait auprès de Politico le recours russe à « des gangs criminels, des jeunes ou des migrants manipulés ». Les enquêteurs ont aussi relevé des filatures portant sur les habitudes quotidiennes de certaines personnes, à leur domicile ou sur leur lieu de travail.

Mais l’attentat n’a pas besoin d’aboutir pour produire son effet. Un responsable cité par le Financial Times l’explique sans détour : « Du point de vue russe, l’objectif principal reste psychologique. Le simple fait de donner aux gens le sentiment qu’ils pourraient être une cible produit déjà son effet. Ils veulent que les individus y réfléchissent à deux fois avant de faire des affaires avec l’Ukraine. »

L’Allemagne muscle la protection de ses industriels

En Allemagne, l’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV), le renseignement intérieur, a nettement intensifié ses échanges avec les salariés et dirigeants des entreprises de défense, et leur recommande d’engager des équipes privées de protection rapprochée. Devant les députés, son président Sinan Selen a mis en garde : « La Russie planifie délibérément des actes de violence contre des individus, menés par des acteurs étatiques ou contrôlés par l’État. »

Il évoque une évolution des cibles, des méthodes et des acteurs impliqués, « y compris le recours à des structures du crime organisé ».

Les entreprises de défense sollicitent de plus en plus les spécialistes de la sécurité, une tendance qui touche aussi les infrastructures critiques et le secteur de l’énergie. La protection pèse lourd pour les plus petites structures. Un dirigeant non identifié a confié au Financial Times avoir déplacé un site de production vers l’Europe de l’Ouest à cause des menaces russes.

Rheinmetall, averti dès 2024

Les patrons des grands groupes d’armement sont en alerte depuis 2024. En avril 2024, les services de renseignement américain et allemand ont découvert un projet visant à tuer Armin Papperger, PDG du groupe allemand Rheinmetall, l’un des plus grands producteurs mondiaux d’obus d’artillerie et de chars fournis à l’Ukraine.

L’alerte transmise à temps par Washington à Berlin a permis de déjouer la tentative. Moscou avait rejeté ces accusations. Papperger affirme bénéficier d’une protection permanente, assurée par des agents privés et par la police.

Stefan Thumann vit caché depuis le printemps

Stefan Thumann dirige Donaustahl, une start-up bavaroise qui fournit des drones de reconnaissance et d’attaque à l’Ukraine. Entre décembre 2025 et mars 2026, il a été surveillé par deux suspects, un Ukrainien identifié comme Serhii N. puis une Roumaine, Alla S., qui ont photographié et filmé son domicile à Straßkirchen ainsi que le siège de son entreprise. Les deux ont été arrêtés au printemps 2026, l’un en Espagne, l’autre en Allemagne.

Thumann vit caché depuis. « Je mène un duel pour ma vie contre le service de renseignement militaire russe », a-t-il déclaré. Dans un entretien à l’AFP, il a précisé qu’on lui avait confirmé de manière très concrète que la menace venait de Russie et qu’une tentative d’assassinat le visant était planifiée.

Il décrit un quotidien bouleversé : « Je change constamment de lieu, j’ai une protection personnelle 24 heures sur 24, ma vie privée a cessé d’exister. »

Un couple russe repéré près du chalet du patron de Saab

En Suède, la police a interpellé le 6 août un couple russe qui avait installé sa tente près d’un chalet à l’extérieur de Gävle, utilisé par Micael Johansson, PDG du groupe de défense Saab. Le chalet appartenait à un proche du dirigeant.

Les deux suspects se sont présentés comme des émigrés opposés à la guerre, installés en Espagne et partis en randonnée. Un tribunal de Stockholm les a remis en liberté, jugeant que leur nationalité et leur langue ne suffisaient pas à justifier une détention.

Interrogé sur l’ensemble de ces révélations, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a répondu : « Il nous est très difficile de commenter des informations de différents médias qui ne contiennent aucun argument sérieux et qui se fondent sur des sources anonymes. »

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