Alors que le Niger peine à contenir la crise sécuritaire sur son propre sol, son régime militaire multiplie les accusations infondées contre ses voisins. Dernière cible en date : le Bénin, accusé par Niamey de servir de base arrière au terrorisme régional. Une offensive diplomatique sans fondement, qui fragilise un peu plus les équilibres déjà précaires en Afrique de l’Ouest.
Le 31 mai 2025, le général Abdourahamane Tiani, chef de la junte nigérienne, a publiquement accusé le Bénin d’héberger sur son sol des groupes armés manipulés par des puissances étrangères, dans le but de “déstabiliser” le Niger. Diffusée sur la télévision publique Télé Sahel, cette déclaration marque un tournant dans l’escalade verbale engagée par Niamey contre ses voisins. Sans le moindre élément tangible, le général Tiani évoque même l’existence de camps d’entraînement terroristes béninois. Ces accusations, aussitôt rejetées par les autorités de Cotonou comme “graves et sans fondement”, traduisent une volonté manifeste de déplacer la responsabilité de la dégradation sécuritaire interne sur un bouc émissaire extérieur, au mépris des faits.
Cette sortie ne se limite pas à une provocation diplomatique. En ciblant un État frontalier stratégique, reconnu pour sa stabilité et son implication dans la lutte contre le terrorisme, la junte nigérienne isole un peu plus le pays d’un environnement régional déjà fragmenté. Cette posture s’inscrit dans une stratégie de rupture assumée, où le repli sur soi et la défiance prennent le pas sur toute logique de coopération. Elle fragilise les dispositifs de coordination sécuritaire en Afrique de l’Ouest, alimente une méfiance croissante parmi les partenaires internationaux, et expose l’ensemble du Sahel à une fragmentation politique encore plus profonde.
Une rhétorique démentie par les faits
Les propos d’Abdourahamane Tiani interviennent alors que le Bénin est confronté à une menace réelle et documentée sur sa frontière nord. Depuis 2021, plus de 80 attaques ont été recensées dans les départements de l’Alibori, de l’Atacora et du Borgou, avec une intensification marquée en 2023. Les groupes armés affiliés à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) cherchent à s’enraciner dans les parcs de la Pendjari et du W, zones à la fois isolées, boisées et faiblement peuplées. Face à cette poussée, les autorités béninoises ont engagé une riposte progressive, mais soutenue : installation de bases avancées à Materi et Dassari, formation de forces spéciales avec l’appui de partenaires occidentaux et déploiement de plus de 4 000 hommes dans les zones sensibles. Ce dispositif a été renforcé par l’Opération Mirador, lancée en 2019, qui constitue la principale réponse structurée de l’État-major général béninois face à la menace terroriste. Elle a fait l’objet en juillet 2024 d’un séminaire stratégique d’évaluation avec l’appui du programme SIPODI de la Konrad-Adenauer-Stiftung, soulignant les efforts de coordination, de redevabilité et d’adaptation opérationnelle.
Cette réponse ne se limite pas au volet militaire. Le gouvernement a adopté une stratégie dite « holistique », combinant interventions sécuritaires, politiques de développement local, dialogue communautaire et soutien à la résilience des zones rurales. En juillet 2023, un rapporteur spécial des Nations unies saluait cette approche comme “exemplaire”, appelant à sa pérennisation face aux risques de basculement du nord du pays.
Dans ce contexte, les accusations portées par Niamey apparaissent non seulement infondées, mais aussi préjudiciables pour l’ensemble du dispositif sécuritaire régional. Aucune organisation indépendante, ni aucune mission onusienne ou bilatérale, n’a évoqué l’existence de « camps terroristes » sur le territoire béninois. À l’inverse, plusieurs rapports soulignent que le manque de coopération transfrontalière, notamment avec le Niger depuis sa rupture avec la CEDEAO, freine les opérations de sécurisation sur l’axe Niger–Bénin–Burkina. Accuser un pays frontalier engagé dans la stabilisation revient, dès lors, à nourrir une confusion stratégique dangereuse.
Des risques régionaux décuplés
Les tensions actuelles entre le Niger et le Bénin ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans un climat de fragmentation croissante du dispositif régional de sécurité. Depuis leur retrait coordonné de la CEDEAO en janvier 2024, les trois pays de l’AES affirment vouloir bâtir une alternative africaine souveraine. Dans les faits, cette réorientation s’est traduite par un net affaiblissement des mécanismes de coordination opérationnelle. Le Comité de renseignement de l’Afrique de l’Ouest (CRAO) est aujourd’hui quasi paralysé. Les rencontres quadripartites entre États du Sahel et du Golfe de Guinée ont été suspendues sine die. Et les projets communs d’alerte précoce ou de lutte contre le trafic d’armes restent sans mise en œuvre.
Le Bénin, comme ses voisins côtiers, se retrouve donc en première ligne, et assiégé. Sans contrôle effectif de Ougadougou, sur sa région frontalière , celle-ci est devenue un sanctuaire djihadiste d’où partent les attaques sur le Bénin?Idem pour le Niger dont la zone frontalière est devenue un angle mort opérationnel. De facto plusieurs groupes armés utilisent la porosité de ces zones pour circuler, se replier ou frapper. Dans ce contexte, la rhétorique d’accusation publique adoptée par le général Tiani affaiblit non seulement les liens diplomatiques, mais compromet aussi la reconstruction de chaînes de confiance entre administrations militaires, gendarmeries, et services de renseignement.
Par ailleurs, cette dynamique de suspicion nuit aux partenariats extérieurs. L’Union européenne, les Nations unies et les États-Unis multiplient les initiatives de soutien aux pays du Golfe de Guinée pour éviter un débordement jihadiste vers le sud. Ces stratégies reposent sur une coopération régionale renforcée. Or, en ciblant -démagogiquement- le Bénin, le Niger isole davantage l’AES et expose ses propres failles : depuis janvier 2023, les attaques au Niger ont augmenté de 18 %, selon l’ACLED, malgré la rhétorique de souveraineté sécuritaire. Le retrait des forces françaises et américaines n’a pas été compensé par un redéploiement interne efficace. En creusant les lignes de fracture avec ses voisins, le régime nigérien prend le risque d’un isolement stratégique durable, dans une région où la coordination reste la condition première de toute efficacité.








