L’autre mémoire de la guerre : ces Kazakhs morts pour l’Europe

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L’autre mémoire de la guerre : ces Kazakhs morts pour l’Europe © Armees.com

Le passé soviétique est-il soluble dans la mémoire nationale ? La question revient avec insistance au Kazakhstan, où l’histoire de la Seconde Guerre mondiale se rejoue aujourd’hui dans les archives, les portails numériques… et les monuments négligés.

Une armée de l’ombre effacée des mémoires occidentales

Ils étaient des millions. Des Ukrainiens, des Biélorusses, des Ouzbeks, des Tadjiks, des Kirghizes… et des Kazakhs. Enrôlés dans les rangs de l’Armée rouge, ils ont combattu dans les plaines de Biélorussie, les ruines de Berlin, les maquis du Tarn, parfois dans l’uniforme ennemi, pour mieux le trahir. Et aujourd’hui ? Oubli. Silences d’archives, effacement politique, plaques commémoratives délavées et récits scolaires amputés.

Car si l’URSS a vaincu le IIIe Reich au prix de 27 millions de morts, ceux qui venaient des marges de l’empire n’ont jamais été pleinement reconnus, ni à l’Ouest, ni chez eux. Le Kazakhstan, devenu indépendant en 1991, tente aujourd’hui de redonner visage et voix à ces soldats kazakhs dont l’histoire fut d’abord confisquée, puis enterrée.

Kazakhs sur le front : une contribution ignorée, une mémoire éclipsée

Dès 1941, alors que les troupes hitlériennes franchissent le Dniepr, des dizaines de divisions sont formées en RSS kazakhe. L’article de Inform.kz (publié le 8 mai 2020) en recense les noms : les 100e et 101e brigades, la 310e division d’infanterie, la 8e division de la Garde… Autant d’unités composées majoritairement de Kazakhs, jetées sur les fronts les plus meurtriers. Le général Baurzhan Momyshuly, célèbre pour sa défense de Moscou, incarne cette génération sacrifiée.

Mais cette guerre ne s’est pas uniquement jouée sur le front de l’Est. Selon l’historienne Gulnara Mendikulova, citée par La Presse Turquoise, un site d’actualité Kazakhstan dans un article du 2 avril 2025, des centaines de Kazakhs, faits prisonniers par les nazis, ont été transférés vers la France. Incorporés de force dans la « Légion du Turkestan » — une unité allemande composée de Soviétiques d’Asie centrale — nombre d’entre eux ont déserté pour rejoindre les maquis français. Une résistance dans la résistance.

Les Kazakhs dans les maquis français : saboteurs, évadés et héros sans nom

Prenez Akhmet Bektaïev. Médecin militaire kazakh, capturé en 1941, transféré dans les camps de la Wehrmacht en France. Selon l’article de La Presse Turquoise, il réussit à faire évader 97 prisonniers soviétiques en les « envoyant » à l’hôpital. Son complice, Kadem Zhumaniyazov, ancien des Brigades internationales espagnoles, infiltre les camps nazis sous une fausse identité.

Le professeur de mathématiques Uteule Bisengaliev, lui, rejoint la Résistance après une fausse opération chirurgicale. Autour de Toulouse, Albi, Carcassonne, leurs noms s’ajoutent à ceux du « régiment Stalingrad », un détachement soviétique clandestin composé à 70 % de Kazakhs. Leurs actions ? Sabotage de trains de munitions, libération de prisonniers, attaque de garnisons allemandes. En 2024, l’ambassadrice du Kazakhstan en France, Gulsara Arystankulova, déposait une gerbe à Jouqueviel, où une stèle leur rend hommage.

Et pourtant, comme le rappelle Mendikulova : « J’ai demandé aux archives du ministère de la Défense la liste des membres du détachement Stalingrad. Elle ne contenait que des noms français ».

Une guerre terminée, une répression commencée

À la Libération, le général de Gaulle, apercevant ces visages asiatiques dans les rangs résistants, interroge : « Ce sont des Vlasovites ? » La réponse n’eut que peu d’écho. Le terme « Mongol » devient une insulte en mai 1945 dans un café toulousain. Dès leur retour en URSS, beaucoup sont accusés de collaboration. Mukanov, par exemple, est condamné à dix ans de camp.

Le paradoxe est cruel. Combattants pour la liberté, ils sont trahis par l’histoire. Ni la France ni l’Union soviétique ne les reconnaîtront officiellement. Cette double disparition est aujourd’hui contestée par une génération d’historiens, d’archivistes et d’enfants de résistants kazakhs.

Le Kazakhstan réécrit son histoire… numérique à l’appui

C’est dans ce contexte que le Kazakhstan lance le 25 avril 2025 deux portails numériques destinés à immortaliser ses vétérans de la Seconde Guerre mondiale. L’un, baptisé « Batyrlarga Tagzym » (« Hommage aux héros »), est présenté par le ministère de la Culture comme une base de données vivante.

Ce site recense déjà plus de 677.000 noms de vétérans, dont 365 Héros de l’Union soviétique et 19 titulaires de l’ordre de la Gloire. Les familles peuvent y ajouter des récits personnels, des photographies, voire retrouver les traces de proches perdus.

Mais attention, tout n’est pas rose. Une version « test » du site, également accessible, affiche un design inachevé, des sections vides et des fonctionnalités instables. Le ministère assure qu’il s’agit d’un prototype voué à disparaître.

Reconstruire la mémoire, un geste politique

Ce retour à l’histoire n’est pas neutre. En redonnant aux Kazakhs leur place dans la Seconde Guerre mondiale, le Kazakhstan post-soviétique revendique un droit à la mémoire propre. Il ne s’agit plus seulement de commémorer « la Grande Guerre patriotique » dans sa version moscovite, mais bien de raconter, avec ses propres mots, ses propres morts et ses propres héros.

Dans un contexte régional où la mémoire de la Seconde Guerre mondiale reste fortement politisée — entre glorification russe et silence occidental — cette démarche relève d’un acte d’émancipation narrative. Et peut-être, d’un besoin plus profond : celui de réparer les dettes de l’histoire.

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