Selon une étude conjointe du Quincy Institute for Responsible Statecraft et du projet Costs of War de l’université Brown, publiée dans les colonnes du Guardian le 8 juillet, le département américain de la Défense aurait versé, entre 2020 et 2024, la somme astronomique de 2 400 milliards de dollars (environ 2 220 milliards d’euros). Et ce à des entreprises privées spécialisées dans les armes et les technologies de défense. Plus de la moitié (54 %) des dépenses discrétionnaires du Pentagone, qui se sont élevées à 4 400 milliards de dollars, a directement alimenté les caisses d’un oligopole militaro-industriel bien connu à Washington.
On parle ici d’un écosystème centré autour de cinq géants du secteur : Lockheed Martin, Raytheon, Boeing, General Dynamics et Northrop Grumman, qui, à eux seuls, se sont partagé 771 milliards de dollars sur cette période. Lockheed Martin caracole en tête avec 313 milliards, loin devant RTX (anciennement Raytheon, 145 milliards), General Dynamics (116), Boeing (115) et Northrop Grumman (81). Et ce n’est pas fini. Le nouveau budget concocté par l’administration Trump et adopté sous le nom de loi « One Big Beautiful Bill Act » fait franchir au budget militaire américain le seuil symbolique des 1 000 milliards de dollars par an, consolidant une progression de 99 % depuis l’an 2000.
Armes ou influence ? Quand les intérêts privés dictent la politique de guerre
Ce n’est plus une armée, c’est un marché. Et pas n’importe lequel. Le Pentagone est aujourd’hui le premier client mondial de l’industrie de l’armement, distribuant des milliards comme on distribue les munitions. Dans ce contexte, les entreprises de défense ne se contentent plus de répondre à la demande : elles la créent. « Les chiffres représentent un transfert massif et permanent de la richesse publique vers le financement de la guerre et la fabrication d’armes », dénonce Stephanie Savell, directrice du Costs of War Project, dans The Guardian.
La dynamique est si puissante qu’elle englobe désormais le secteur des technologies militaires, avec des entreprises comme Palantir, SpaceX ou Anduril, directement intégrées à la chaîne logistique du Pentagone. Leur proximité avec l’administration Trump, notamment via des figures comme JD Vance, leur assure un accès direct aux arbitrages budgétaires. Une nouvelle génération de contractants émerge, mi-marchands, mi-stratèges.
Guerre perpétuelle, diplomatie en ruine : un choix politique assumé
La promesse de Donald Trump en février 2025 ? Réduire le budget militaire de moitié et « dire à la Chine et à la Russie qu’il n’est pas nécessaire de dépenser autant pour la guerre ». La réalité ? Une augmentation de 157 milliards de dollars du budget du Pentagone dans son dernier projet de loi. Même le retrait d’Afghanistan en septembre 2021, qui aurait pu permettre une baisse significative des dépenses, n’a produit aucun dividende de paix, affirment les auteurs du rapport. Au contraire, les budgets ont continué d’augmenter sous Biden, puis sous Trump, avec pour justification une hypothétique menace croissante de la Chine et la nécessité d’armer l’Ukraine et Israël.
William D. Hartung, co-auteur du rapport et chercheur au Quincy Institute, dénonce un argumentaire fallacieux : « Les budgets élevés du Pentagone sont souvent justifiés comme étant “pour les troupes”, mais comme le montre ce rapport, la majorité va aux entreprises privées. Il s’agit autant de lobbying que de planification stratégique », déclare-t-il dans The Guardian. Et le contraste avec les autres postes de dépense est parlant, 356 milliards de dollars seulement ont été alloués par le Congrès aux affaires étrangères, à la diplomatie et à l’aide humanitaire. Un ratio qui en dit long sur les priorités stratégiques de la première puissance mondiale.
Une industrie dopée à l’argent public, sans frein ni garde-fou
Tout cela pourrait se résumer à un simple déséquilibre budgétaire. Mais il s’agit d’un choix systémique. En vingt ans, le budget militaire américain a quasiment doublé, et ce, malgré la fin des grandes opérations extérieures. L’administration Trump, tout comme celles qui l’ont précédée, a structuré sa politique extérieure autour de l’armement.
Le Pentagone n’est plus un ministère de la Défense. C’est une agence d’achats colossaux, au service d’intérêts corporatistes. Et quand les programmes dysfonctionnent, quand les équipements sont obsolètes ou surévalués, personne ne répond. Les lobbys, eux, restent puissants. Dans ce contexte, parler de sécurité nationale semble presque secondaire. La guerre devient une opportunité. Les armes, une rente. Et la paix, une variable d’ajustement.








