Une tonne de métal critique dérobée dans une usine française, une dizaine de missiles balistiques tirés par Pyongyang en mer du Japon : en l’espace de quelques jours, deux signaux d’alarme retentissent simultanément. La sécurité de nos approvisionnements industriels et la stabilité géopolitique mondiale ne sont plus des abstractions. Elles ont un coût — et ce coût, la France tarde encore à l’assumer pleinement.
1 000 kg
Le poids d’hafnium dérobé à l’usine Framatome de Jarrie (Isère), un métal critique indispensable aux sous-marins nucléaires, avions de combat et drones d’attaque.
L’hafnium de Jarrie : quand l’industrie de défense devient une cible
Force est de constater que le spectaculaire vol commis à l’usine Framatome de Jarrie a tout d’un cauchemar géopolitique. Trente fûts de cristaux d’hafnium, un métal aux applications militaires de premier ordre — réacteurs nucléaires navals, avions de combat de cinquième génération, drones d’attaque — ont disparu dans des conditions qui évoquent davantage une opération de renseignement militaire qu’un simple fait divers criminel. Les soupçons d’influence étrangère et de complicité interne dont font état les enquêteurs rendent l’affaire plus préoccupante encore.
Ce que cet épisode révèle, c’est une faille structurelle que je dénonce depuis des années : la France protège insuffisamment ses sites industriels stratégiques. On a beau dépenser des milliards en programmes d’armement sophistiqués, si les matériaux critiques qui les alimentent peuvent être subtilisés en pleine nuit dans une usine de l’Isère, c’est l’ensemble de la chaîne de souveraineté industrielle qui vacille. La sécurisation physique des sites Seveso et des installations à double usage civil-militaire doit devenir une priorité budgétaire à part entière — pas une variable d’ajustement.
L’hafnium n’est pas une matière première ordinaire. Sa production mondiale est concentrée entre quelques mains, et la France figure parmi les très rares pays capables de le raffiner. Perdre cette maîtrise — par le vol, par la négligence ou par sous-investissement — c’est perdre un levier de souveraineté que l’argent seul ne peut pas racheter rapidement.
Pyongyang tire, l’Europe contemple
Pendant ce temps, la Corée du Nord a tiré une dizaine de missiles balistiques à courte portée vers la mer du Japon. Ce tir, le énième d’une longue série, s’inscrit dans une escalade méthodique que Seoul observe avec une inquiétude croissante. Pour nos lecteurs, la question n’est pas seulement asiatique : elle est directement liée à la réorganisation des équilibres mondiaux qui impacte nos propres budgets de défense.
Car Pyongyang ne tire pas dans le vide. Elle teste, elle provoque, elle normalise. Et chaque tir non suivi de conséquences tangibles envoie un message aux autres puissances révisionnistes — Moscou en tête — sur la tolérance occidentale face aux faits accomplis militaires. La décision de Donald Trump de lever partiellement les sanctions pétrolières contre la Russie s’inscrit dans ce même tableau d’ensemble : les lignes rouges s’effacent, les rapports de force se redessinent, et l’Europe n’a pas encore tiré toutes les conséquences de cette nouvelle donne.
Je pense que l’on ne peut pas sérieusement prétendre construire une Europe de la défense crédible tout en maintenant des budgets militaires structurellement insuffisants. La France, avec ses 2 % du PIB consacrés à la défense, fait figure d’élève sérieux au sein de l’OTAN — mais ce niveau reste le minimum, pas l’ambition.
L’équation industrielle que personne ne veut vraiment résoudre
La véritable leçon de cette semaine, c’est que la défense nationale n’est pas qu’une affaire de régiments et de frégates. C’est une chaîne complète : matières premières, sites industriels, capacités de production, stocks de munitions, cybersécurité. Chaque maillon compte. Et aujourd’hui, trop de maillons restent exposés faute d’investissements cohérents et d’une doctrine claire sur les métaux et matériaux critiques.
Il est temps de cesser de traiter la souveraineté industrielle comme un supplément d’âme réservé aux discours de tribune. Le vol de Jarrie devrait sonner comme une alarme : nos adversaires, eux, ont parfaitement compris que la guerre économique et la guerre matérielle ne font qu’un.


