La Russie frappe des civils à Kiev, saisit les actifs du groupe Metro, inonde l’Europe de désinformation. Pendant ce temps, la zone euro vacille sous le triple choc énergétique, commercial et militaire. La question n’est plus de savoir si l’Europe doit se réarmer — elle le fait. La vraie question, c’est comment, et à quel prix.
850 %
Hausse en un an du nombre de faux reportages pro-Kremlin imitant des médias reconnus, selon NewsGuard — la France figure parmi les cibles prioritaires.
La guerre hybride n’attend pas les budgets
Force est de constater que la guerre contre l’Europe occidentale est déjà engagée. Pas seulement dans les tranchées du Donbass, où des drones russes viennent de frapper l’Académie nationale des sciences de Kiev et un hôpital — un acte de barbarie délibéré, pas une erreur de ciblage. Mais aussi dans nos flux d’information, nos réseaux sociaux, nos salles de rédaction. Une hausse de 850 % des faux reportages pro-Kremlin en un an, ciblant prioritairement la France : voilà ce que révèle le dernier rapport de NewsGuard. Ce n’est pas de la propagande artisanale. C’est une opération d’influence industrialisée, financée par un État, conduite avec une précision chirurgicale.
Or, que consacre la France à sa cyberdéfense et à la lutte contre les ingérences étrangères ? Des budgets encore notoirement insuffisants au regard de la menace. L’ANSSI, l’agence nationale chargée de la sécurité des systèmes d’information, dispose de moyens qui font sourire nos homologues allemands ou néerlandais. Pendant ce temps, Moscou, lui, n’a pas de problème de budget pour déstabiliser nos démocraties. Il faut appeler les choses par leur nom : nous sommes en retard, et ce retard se paye en souveraineté perdue.
La saisie Metro : un signal que l’Europe doit enfin entendre
Le décret de Vladimir Poutine plaçant les actifs russes du groupe de distribution allemand Metro sous « administration temporaire » n’est pas un détail juridique. C’est un message politique adressé à toutes les entreprises occidentales encore présentes en Russie, et plus largement à tous ceux qui croient encore qu’on peut « faire des affaires » avec un régime en guerre. Metro rejoint ainsi une longue liste d’entreprises dont les actifs ont été confisqués — une nationalisation déguisée, parfaitement illégale au regard du droit international, et parfaitement assumée par le Kremlin.
Ce que cela signifie pour l’industrie de défense européenne, c’est simple : toute dépendance économique vis-à-vis de la Russie est désormais une vulnérabilité stratégique. Les chaînes d’approvisionnement, les sources d’énergie, les marchés d’exportation — tout doit être passé au crible. La leçon vaut également pour la dépendance aux exportations chinoises, que dénonce aujourd’hui la zone euro : selon l’AEI, le choc commercial lié au déferlement des produits chinois s’ajoute au choc énergétique iranien pour fragiliser l’économie européenne. Dans ce contexte, renforcer l’autonomie stratégique industrielle n’est plus une option idéologique : c’est une nécessité de survie.
Réarmer l’Europe, oui — mais avec de la rigueur
Je suis libéral, et je le revendique. Cela ne m’empêche pas de défendre une dépense militaire accrue — bien au contraire. Mais dépenser plus ne suffit pas : il faut dépenser mieux. Les budgets de défense européens souffrent des mêmes maux que le reste de la dépense publique : doublons entre pays membres, commandes fragmentées, programmes qui s’éternisent, industries nationales protégées au détriment de la compétitivité collective.
L’exemple du Royaume-Uni — devenu selon le Financial Times un « porte-avions » pour les voitures électriques chinoises à destination du marché européen — illustre les angles morts de notre stratégie industrielle. L’Europe a les moyens de se défendre. Elle a les industries. Elle a les hommes. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique de rationaliser, de coordonner, et d’arrêter de traiter la défense comme une variable d’ajustement budgétaire.
La Russie, elle, n’attend pas nos arbitrages parlementaires.


