Le Rassemblement national publie son « contre-budget ». On y cherche en vain une vision cohérente pour la défense nationale. Ce qu’on y trouve en revanche mérite qu’on s’y attarde : des promesses contradictoires, une arithmétique fantaisiste, et une taxe sur les travailleurs étrangers censée financer quoi, exactement ?
1 000 €
Taxe proposée par le RN pour chaque embauche d’un travailleur extra-européen — une mesure dont le rendement réel reste introuvable dans les documents budgétaires du parti.
Quand le populisme joue à l’économiste
On connaît l’exercice du « contre-budget ». Chaque opposition s’y essaie. C’est légitime, même utile. Cela force à chiffrer, à arbitrer, à assumer des choix. Le problème, c’est que le contre-budget du Rassemblement national échoue précisément là où il devrait briller : la cohérence arithmétique.
Prenons la taxe phare de l’édifice — 1 000 euros par embauche d’un travailleur extra-européen. L’idée est simple à vendre sur un plateau de télévision. Elle est nettement plus difficile à défendre devant un comptable sérieux. Combien d’embauches concernées ? Dans quels secteurs ? Avec quelles exemptions ? Les documents du RN restent désespérément muets sur ces questions pourtant élémentaires. Et quand on ne sait pas combien on va encaisser, on ne peut pas décider combien on va dépenser — y compris pour la défense.
Or la défense, justement, coûte cher. La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 engage 413 milliards d’euros sur sept ans. C’est un effort historique, tardif, indispensable. Chaque milliard mal arbitré ailleurs, c’est un avion qui reste au sol, un régiment sous-équipé, un programme naval décalé. On ne peut pas promettre à la fois de réduire les prélèvements sur les entreprises, d’augmenter les dépenses sociales liées à la « préférence nationale » et de tenir la trajectoire de la LPM. Pas sans rompre avec la réalité mathématique la plus élémentaire.
La défense n’est pas une variable d’ajustement
Force est de constater que dans la plupart des contre-budgets produits en France, toutes tendances confondues, la défense occupe une place déconcertante : soit elle est sanctuarisée de façon rhétorique sans qu’un seul arbitrage difficile soit assumé, soit elle est sacrifiée discrètement pour boucler les équations ailleurs.
Comparez avec nos voisins sérieux. L’Allemagne a créé un fonds spécial défense de 100 milliards d’euros, hors budget courant, avec des règles de gouvernance transparentes. La Suède a relevé son effort de défense à 2,4 % du PIB en deux ans, avec des réformes structurelles de l’appareil d’État pour dégager les marges. Le Danemark, lui, a taillé dans ses dépenses sociales pour financer la remontée en puissance militaire — un choix courageux, assumé devant les électeurs.
En France ? On dépense 58,2 % du PIB en dépenses publiques — record européen — et on peine encore à atteindre 2 % du PIB consacrés à la défense. La contradiction est totale. On peut dépenser pour tout, mais pas suffisamment pour protéger le pays. Et quand un parti propose un contre-budget, il devrait dire exactement où il coupe pour financer l’effort militaire. Pas esquiver la question derrière une taxe aux contours flous.
L’heure des comptes, pas des slogans
Un budget de défense crédible exige trois choses : des recettes identifiées, des réformes structurelles assumées, et une priorité clairement affichée dans les arbitrages. Sur ces trois points, le contre-budget du RN laisse le lecteur sérieux sur sa faim.
La France a besoin d’un débat budgétaire adulte sur sa défense. Pas d’un catalogue de mesures identitaires dont on espère, sans le démontrer, qu’elles financeront accessoirement nos frégates et nos drones. La souveraineté stratégique a un prix. Il est temps que chaque force politique dise clairement comment elle entend le payer — chiffres à l’appui, sans tour de passe-passe fiscal.


