Les fleurons du CAC 40 affichent des profits en hausse de 50 % au premier semestre 2026, pendant que l’Ukraine brûle et que les stocks d’armes occidentaux s’effritent. Derrière cette incongruité se cache une question budgétaire brûlante : la France dépense-t-elle vraiment pour sa défense, ou se contente-t-elle d’en parler ? Les chiffres, eux, ne mentent pas.
2,06 %
Part du PIB consacrée par la France à sa défense en 2026 — loin de l’objectif OTAN de 2 %, certes atteint sur le papier, mais bien en deçà des 3,5 % allemands ou des 4 % polonais désormais assumés.
Les profits privés, reflet d’une dépense publique mal calibrée
Fifty percent. C’est le bond des bénéfices du CAC 40 en six mois, dans un contexte de guerre ouverte au Moyen-Orient et de conflit qui s’éternise en Ukraine. Certains y voient la preuve de la résilience du capitalisme français. Force est de constater autre chose : l’économie privée s’adapte, pivote, engrange. L’État, lui, reste figé dans ses habitudes de gestion.
Car pendant que Dassault, Safran ou Thales voient leurs carnets de commandes exploser — ce dont personne ne se plaindra —, la question centrale demeure celle de la commande publique. Qui paie ? Qui pilote ? Qui contrôle ? La Loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros sur sept ans. Une somme colossale. Mais une LPM n’est pas un chèque en blanc : c’est une liste de promesses que chaque budget annuel peut rogner, différer, évaporer dans les arbitrages de Bercy.
L’Allemagne, qui consacrait encore 1,4 % de son PIB à la défense en 2021, a engagé une transformation radicale : 100 milliards d’euros de fonds spéciaux, hausse structurelle du budget, réorganisation industrielle. La Pologne, en première ligne face à la Russie, dépasse désormais allègrement les 4 %. La Suède, fraîchement entrée dans l’OTAN, a doublé son effort en trois ans. Pendant ce temps, Paris célèbre ses 2 % comme un exploit olympique.
Une industrie de défense prospère qui masque la fragilité stratégique
Imaginez un instant une entreprise dont les commerciaux signent des contrats records à l’export, pendant que la maison mère réduit ses propres achats pour boucler ses fins de mois. C’est, grossièrement, la situation française. Les industriels de défense prospèrent grâce aux commandes étrangères — Arabie Saoudite, Inde, Grèce — mais les armées françaises, elles, attendent.
Les délais de livraison s’allongent. Les munitions restent en flux tendu. Le maintien en condition opérationnelle des équipements absorbe des crédits au détriment du renouvellement. On a appris, depuis février 2022, que la guerre d’usure consomme des stocks à une vitesse que personne n’anticipait vraiment. La France a-t-elle tiré la leçon ? Rien n’est moins certain quand on examine la structure réelle des dépenses : trop de masse salariale, pas assez d’équipements, une maintenance sous-financée depuis deux décennies.
La comparaison avec la Suède est édifiante. Stockholm consacre une part bien plus élevée de son budget défense aux équipements et à la préparation opérationnelle qu’aux charges de fonctionnement. En France, la masse salariale des armées représente à elle seule plus de 40 % des crédits. C’est le signe d’une organisation héritée d’un autre siècle, pas d’une force de combat du XXIe.
Dépenser plus, oui — mais dépenser mieux, d’abord
Le débat sur la défense est trop souvent réduit à un seul curseur : le pourcentage du PIB. C’est nécessaire, insuffisant. On peut très bien dépenser 3 % de son PIB en entretenant des doublons administratifs, des états-majors pléthoriques et des programmes d’armement perpétuellement en retard. On peut aussi dépenser 2 % de façon chirurgicale et disposer d’une force réellement projetable.
La vraie question n’est pas « combien ? », mais « comment ? ». Quels programmes prioritaires ? Quelle revue des effectifs civils au sein du ministère ? Quelle évaluation systématique des dépenses engagées ? Pendant que le CAC 40 s’adapte avec agilité aux chocs du monde, la dépense militaire française reste corsetée dans des logiques bureaucratiques que ni la guerre en Ukraine ni le conflit au Moyen-Orient n’ont suffi à bousculer.
Il est temps que les profits de nos champions industriels irrigent une réflexion courageuse sur l’efficacité réelle de notre effort de défense. Les contribuables le méritent. Les soldats, surtout.


