L’Alliance atlantique a adopté le 22 juin 2025 un seuil stratégique de 5 % du PIB à consacrer à la défense et à la sécurité. Derrière cette ambition budgétaire inédite, se dessinent des clivages profonds entre États membres, notamment autour des modalités de calcul, des délais d’exécution, et du contrôle capacitaire.
L’OTAN vers une architecture financière commune : 5 % du PIB, mais comment ?
Réunis à Bruxelles à l’issue de tractations discrètes, les 32 États membres de l’OTAN ont validé un document d’orientation stratégique qui servira de base aux décisions officielles du sommet de La Haye, les 24 et 25 juin. Pour la première fois, l’OTAN acte un objectif consolidé de 5 % du produit intérieur brut à allouer au secteur de la défense et de la sécurité à l’horizon 2035.
Le texte, révélé par plusieurs sources diplomatiques et repris par Swissinfo et Reuters, précise une répartition fonctionnelle : 3,5 % du PIB pour les dépenses militaires stricto sensu : matériels, munitions, infrastructures militaires, ressources humaines, préparation opérationnelle, capacités interarmées.
- 1,5 % du PIB pour la sécurité au sens large : protection des infrastructures critiques, cybersécurité, mobilité militaire, résilience civile et stratégique, innovation duale.
Ce nouveau standard succède au seuil des 2 % du PIB, fixé par le Sommet de Newport (2014) et officiellement reconduit lors de celui de Bruxelles (2021). Selon un rapport interne cité par Politico, seuls onze États atteignaient ce seuil début 2025, dont les États-Unis, la Pologne, la Grèce, le Royaume-Uni et les Pays-Bas.
Budget de l’OTAN et augmentation des dépenses militaires : Un cadre contraignant… ou indicatif ?
Malgré sa formulation ambitieuse, l’accord adopté présente plusieurs zones de flexibilité. D’une part, le texte ne contraint pas chaque État individuellement mais propose une approche collective. Le verbe utilisé a été modifié dans la version finale, passant de “we commit” à “allies commit”, ce qui permet à certains États — notamment l’Espagne — d’y souscrire sans adopter immédiatement la norme, selon Reuters.
D’autre part, un délai glissant jusqu’en 2035 est officiellement accordé à l’ensemble des membres, avec une revue capacitaire intermédiaire en 2029. Cette clause a été explicitement demandée par plusieurs membres d’Europe du Sud et du Nord, confrontés à des cycles électoraux instables ou à des contraintes de trajectoire budgétaire.
Enfin, le caractère “dual” des dépenses de sécurité — incluant notamment les budgets pour la cybersécurité ou les transports civils à vocation militaire — ouvre la voie à une interprétation nationale large des composantes budgétaires.
L’Espagne à contre-courant : refus clair, exception implicite
C’est le cas espagnol qui cristallise les tensions. Le Premier ministre Pedro Sánchez, lors d’une déclaration tenue à Madrid le 22 juin 2025, a assumé une position de rupture : « L’Espagne vient de conclure un accord avec l’OTAN (…) qui nous permettra de respecter nos engagements envers l’Alliance Atlantique (…) sans avoir à augmenter nos dépenses de défense jusqu’à 5 % du produit intérieur brut. »
Dans un courrier adressé au secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, daté du 19 juin, il qualifie l’objectif de : « Déraisonnable, mais aussi contre-productif », souligne BFMTV. Il indique que les dépenses militaires espagnoles atteignent aujourd’hui 2,1 % du PIB, et qu’aller au-delà impliquerait soit une hausse des prélèvements, soit une contraction des fonctions sociales, ce qu’il refuse catégoriquement.
S’il n’a obtenu aucune exemption écrite, plusieurs diplomates à Bruxelles ont confirmé que l’Espagne bénéficierait d’une “flexibilité capacitaire”, c’est-à-dire qu’elle serait évaluée non sur la base du seul pourcentage de PIB, mais aussi de sa contribution aux missions, au commandement, à la logistique et au renseignement.
Quel budget pour l’OTAN avec la règle des 5 % ?
L’adoption de la cible de 5 % du PIB pourrait représenter un bond budgétaire massif pour plusieurs États. En moyenne, cela équivaudrait à plus de 1 500 milliards d’euros annuels cumulés pour l’ensemble des membres, selon les données OCDE de 2024, selon le Financial Times.
Pour les pays qui stagnent autour de 1,2 à 1,5 % du PIB (Belgique, Espagne, Portugal, Slovénie), la marche est gigantesque. Cela pose des questions opérationnelles :
- Capacité à absorber les crédits : les ministères de la Défense devront revoir leurs plans de programmation militaire (PPM), en coordination avec les industriels.
- Tension sur les chaînes de production : munitions, blindés, systèmes aériens, drones, cybersécurité — les cadences sont déjà sous pression dans plusieurs filières clés.
- Montée en puissance des budgets R&D militaire : les 1,5 % prévus pour la “sécurité élargie” pourraient bénéficier à l’innovation duale (cyber, IA, quantum, satellites), ce qui pourrait dynamiser le tissu industriel, mais aussi poser des problèmes de contrôle démocratique.
La proposition de fixer un seuil à 5 % du PIB est directement issue d’une exigence politique du président Donald Trump, réélu en 2024. Celui-ci a réitéré ses menaces : « Si vous ne payez pas, nous ne vous défendrons pas », a-t-il déclaré lors d’un meeting à Atlanta début juin selon Time Magazine.
L’administration américaine a multiplié les pressions diplomatiques. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a affirmé lors d’un échange avec ses homologues européens : « L’heure n’est plus à la demi-mesure. L’Europe doit garantir par elle-même sa sécurité physique, numérique et industrielle. »
Augmentation du budget : vers un OTAN à deux vitesses budgétaires ?
La mise en œuvre de ce nouveau standard financier ouvre la voie à un risque de fragmentation interne. Si certains membres adoptent la cible des 5 %, tandis que d’autres en restent éloignés, l’Alliance pourrait évoluer vers une architecture à plusieurs cercles capacitaires, dans laquelle seuls les pays “pleins contributeurs” participeraient à certains projets (commandements intégrés, fonds de mutualisation, achats groupés). Le sommet de La Haye qui s’ouvre le mardi 24 juin 2025 devrait clarifier les modalités de ce pacte capacitaire à géométrie variable.








