6,36 milliards de dollars volatilisés en vingt minutes. La cyberattaque contre Binance, attribuée à des acteurs nord-coréens, n’est pas qu’un fait divers financier : c’est un acte de guerre économique qui interroge directement nos capacités de cyberdéfense. Et, forcément, notre budget pour les financer.
6,36 Mds $
Le montant dérobé lors de la cyberattaque contre Binance le 29 octobre 2026 — la plus grande de l’histoire des cryptomonnaies, attribuée à des groupes liés à Pyongyang.
La Corée du Nord ne fait pas la guerre avec des chars
Soyons directs : la Corée du Nord n’a pas de porte-avions, pas de bombardiers stratégiques, pas de force de projection digne de ce nom. Ce qu’elle a, c’est l’une des unités de cyberguerre les plus redoutables de la planète — le Bureau 121, quelques milliers d’ingénieurs formés à nuire, déployés depuis Pyongyang, Moscou ou Shanghai. Et leur arme favorite, depuis des années, c’est précisément le vol de cryptomonnaies pour financer le régime et son programme d’armement nucléaire.
Ce n’est pas une nouveauté. Le groupe Lazarus, affilié au régime de Kim Jong-un, est impliqué dans des milliards de dollars de vols depuis 2018. Ronin Network, Harmony Bridge, Atomic Wallet… Binance n’est que le dernier — et le plus spectaculaire — épisode d’une stratégie cohérente, documentée, délibérée. Une stratégie qui finance des missiles balistiques intercontinentaux. Des missiles qui menacent, au passage, nos alliés japonais et sud-coréens, et qui alimentent la prolifération nucléaire mondiale.
Force est de constater que nous regardons ces attaques comme des affaires de régulateurs financiers, alors qu’elles relèvent d’abord de la sécurité nationale.
Cyberdéfense : l’Europe paie le prix de ses années d’insouciance
La question que je me pose — et que tout stratège sérieux devrait se poser — est simple : sommes-nous réellement préparés à faire face à ce type d’offensive à grande échelle contre des infrastructures critiques européennes ?
La réponse, hélas, est nuancée. La France a fait des efforts réels. L’ANSSI dispose d’une réputation solide. Le commandement de la cyberdéfense (COMCYBER), rattaché à l’état-major des armées, monte en puissance. La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 prévoit d’investir 4 milliards d’euros dans le domaine cyber — un effort significatif, même s’il reste modeste au regard de ce que consacrent les États-Unis ou Israël.
Mais nos alliés européens ? C’est une autre histoire. Plusieurs États membres de l’OTAN consacrent encore moins de 2 % de leur PIB à leur défense globale, et la cyberdéfense y est souvent le parent pauvre des arbitrages budgétaires. La logique est toujours la même : on finance d’abord le visible — les blindés, les frégates, les avions de chasse — et on improvise sur le reste.
Or Binance nous rappelle brutalement que la prochaine guerre se gagnera peut-être moins sur un champ de bataille que sur des serveurs.
Le vrai sujet : financer la cyberdéfense sans gaspiller
J’ai une conviction : l’argent public consacré à la cyberdéfense n’est pas une dépense, c’est un investissement à rendement immédiat. Chaque euro investi dans la détection des menaces, la formation des ingénieurs militaires et la résilience des systèmes d’information critiques évite potentiellement des dizaines ou des centaines de millions de préjudices.
Encore faut-il que cet argent soit bien dépensé. Et c’est là que je deviens plus sceptique. Les grands programmes étatiques ont une fâcheuse tendance à l’embonpoint bureaucratique. La cyberdéfense efficace exige de la rapidité, de l’agilité, du recrutement de talents privés bien rémunérés — tout le contraire de la culture administrative traditionnelle.
L’attaque contre Binance n’est pas un signal d’alarme. C’est une sirène d’incendie. La question n’est plus de savoir si une infrastructure critique européenne sera la prochaine cible. C’est de savoir si nous serons capables de répondre avant que les dégâts soient irréparables.


