Des travailleurs nord-coréens participent désormais à la production de drones militaires en Russie, apprend-on d’un rapport international publié cette semaine. Derrière le système de visas étudiants décrit par les enquêteurs apparaît une nouvelle dimension de l’alliance entre Moscou et Pyongyang : après les munitions et les soldats, la coopération s’étend directement à l’appareil industriel qui alimente la guerre contre l’Ukraine.
En Russie, l’assamblage de drones passe par des visas étudiants
Le 16 septembre 2026, le Multilateral Sanctions Monitoring Team (MSMT) a consacré son troisième rapport aux travailleurs nord-coréens expatriés et aux mécanismes employés pour contourner les sanctions internationales. Le document estime qu’entre 15.000 et 30.000 Nord-Coréens travaillaient en Russie à la fin de 2025. Une partie d’entre eux participe à la fabrication de drones militaires, notamment dans la zone économique spéciale d’Alabuga, au Tatarstan, rapporte Bloomberg, premier média à avoir pris connaissance de ce rapport.
Le cœur du dispositif décrit par le MSMT repose sur une couverture administrative. En 2025, la Russie a accordé 35.839 visas étudiants à des ressortissants nord-coréens, sur 36.413 visas russes délivrés à cette nationalité toutes catégories confondues. Un an auparavant, 8.617 visas étudiants avaient déjà été délivrés. Pourtant, un haut responsable russe avait indiqué que seulement 96 ressortissants nord-coréens étaient effectivement inscrits dans les universités du pays en 2024.
Dans le même temps, le nombre de visas de travail attribués aux Nord-Coréens est tombé à zéro à partir de 2020, indique le MSMT. Cette année-là, la Russie avait modifié sa législation afin que certains étudiants étrangers inscrits à plein temps puissent travailler sans permis de travail supplémentaire. Le rapport décrit ainsi non pas nécessairement des documents de voyage contrefaits, mais l’utilisation de visas étudiants légalement délivrés pour masquer une activité professionnelle.
Alabuga occupe une place particulière dans cette architecture. Le site industriel du Tatarstan comprend des chaînes d’assemblage de véhicules aériens sans pilote et produit notamment des Geran-2, dérivés de la famille de drones Shahed. Le MSMT affirme que la Corée du Nord promeut depuis 2025 l’envoi de travailleurs vers ces usines et que les drones qui y sont fabriqués ont une fonction militaire et sont employés en Ukraine. En parallèle, un vaste ensemble résidentiel destiné à des travailleurs étrangers a été achevé sur le site en 2025, peut-on lire dans ce rapport.
Les Nord-Coréens, une main-d’œuvre sous contrôle de Pyongyang
Cette main-d’œuvre représente aussi une source de devises. Pour l’ensemble de son programme de travail à l’étranger, la Corée du Nord aurait encaissé entre environ 393 et 698 millions d’euros en 2025. Les auteurs du rapport situent entre 20.000 et 70.000 le nombre de travailleurs nord-coréens en Chine et entre 15.000 et 30.000 leur nombre en Russie à fin 2025. La Chine reste donc le premier pays d’accueil, mais la Russie est devenue le second pôle majeur du système.
Le différentiel de rémunération contribue à cette évolution. Un travailleur nord-coréen en Russie générerait en moyenne environ 6.545 euros de salaire par an. Dans certains secteurs, les salaires mensuels versés en Russie peuvent être jusqu’à cinq fois supérieurs à ceux pratiqués pour les travailleurs nord-coréens en Chine. Pyongyang prélèverait toutefois entre 80% et 90% de ces rémunérations et, dans certains cas recensés par le rapport, les prélèvements peuvent même excéder les gains effectivement perçus, laissant les travailleurs endettés.
Les conditions de travail sont tout aussi contraignantes. Certains employés travaillent entre 12 et 18 heures par jour, six ou sept jours par semaine, avec des retenues supplémentaires lorsqu’ils envoient de l’argent à leur famille. « Les autorités nord-coréennes exercent un contrôle extrême sur les déplacements des travailleurs et leurs interactions avec l’extérieur afin d’empêcher les défections », indique par ailleurs le MSMT. Les personnes qui quittent leur poste ou font défection exposeraient également leurs proches restés en Corée du Nord à des représailles, indiquent les auteurs du rapport.
Russie – Corée du Nord : la coopération devient industrielle
La présence nord-coréenne ne se limiterait plus aux secteurs historiquement associés aux travailleurs expatriés. Le rapport du MSMT signale des affectations dans la production d’armements, la transformation de l’acier et la construction navale. Jusqu’à 1.000 travailleurs seraient employés dans des entreprises russes considérées comme stratégiques, tandis que les effectifs présents en Russie seraient liés à quelque 70 à 80 sociétés nord-coréennes.
Le passage aux drones change cependant la nature de la coopération. Les travailleurs ne fournissent plus seulement une ressource humaine à l’économie russe : certains sont intégrés à une chaîne produisant directement des systèmes d’armes consommés par le front. Le MSMT estime que leur déploiement dans des usines de véhicules aériens sans pilote marque l’extension des relations russo-nord-coréennes à la phase de production d’armements. Le document souligne également le risque de transfert de savoir-faire vers la Corée du Nord, notamment dans des domaines aéronautiques soumis à des restrictions des Nations unies.
L’échelle d’Alabuga renforce cet enjeu. Dans un témoignage devant le Congrès américain le 16 septembre 2026, Victor Cha, président du département géopolitique et politique étrangère du Center for Strategic and International Studies, estimait que le complexe élargi produirait désormais plus de 5.500 engins par mois. Le même expert cite le renseignement militaire ukrainien, selon lequel la Russie vise pour 2026 une capacité de 60.000 drones à longue portée et 50.000 leurres.
Moscou et Pyongyang ont élargi leur coopération au-delà des munitions
Le recours à des travailleurs nord-coréens s’inscrit dans une coopération militaire déjà considérable. Toujours devant le Congès américain, Victor Cha a cité une estimation sud-coréenne du début de 2026 selon laquelle Pyongyang aurait livré à Moscou plus de 15 millions d’obus d’artillerie et déployé quelque 16.000 militaires. Le même document estime qu’à la fin de 2025 la Corée du Nord pouvait couvrir jusqu’à la moitié des besoins russes en munitions d’artillerie de 122 et 152 mm.
Cette assistance a progressivement débordé le champ des munitions. N’oublions pas que des soldats nord-coréens ont été envoyés combattre aux côtés des forces russes à partir de 2024 et que Moscou et Pyongyang ont approfondi leur coopération militaire dans le cadre de leur pacte de défense mutuelle. Le 14 septembre 2026, Kim Jong-un a encore affirmé vouloir « élargir et approfondir » le travail conjoint avec la Russie.
Le réseau financier lié aux travailleurs complète désormais ces flux militaires. Selon le rapport du MSMT, des sociétés commerciales nord-coréennes installées en Chine et en Russie ont utilisé une partie des revenus pour des achats liés au secteur militaire. Les enquêteurs ont aussi relevé le recours à des établissements financiers placés sous sanctions, ainsi qu’au transport physique d’espèces dans des véhicules et valises diplomatiques.
Pour Moscou, le dispositif décrit par le MSMT fournit des travailleurs à plusieurs secteurs soumis aux besoins de l’économie de guerre, tandis qu’Alabuga les place au contact direct de la production de drones. Pour Pyongyang, ces détachements génèrent des recettes en devises et, potentiellement, une exposition à des procédés industriels militaires. Le rapport du MSMT dessine ainsi une étape supplémentaire dans une relation qui, après les transferts de munitions et le déploiement de militaires, s’étend désormais aux chaînes de fabrication russes elles-mêmes.








