Sabotages, ingérences, survols de drones : la Russie mène une guerre sans en porter le nom, et l’Europe s’abrite derrière un vocabulaire flou pour justifier son inaction. Appeler les choses par leur nom serait pourtant la première condition pour y répondre efficacement. Et cela coûte moins cher que de reconstruire ce que l’ennemi détruit.
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Nombre d’incidents de sabotage ou d’ingérence attribués à la Russie recensés en Europe depuis janvier 2024, selon les services de renseignement européens.
« Guerre hybride » : un euphémisme qui tue
Force est de constater que l’Europe a un problème avec les mots — et donc avec les actes. L’expression « guerre hybride », désormais contestée y compris par des responsables européens lucides, est devenue le paravent commode derrière lequel on range tout ce qu’on ne veut pas traiter frontalement : câbles sous-marins sectionnés, incendies dans des entrepôts logistiques, drones qui survolent des bases militaires, campagnes de désinformation ciblant nos élections.
Ce vocabulaire d’apparatchik du think-tank n’est pas anodin. Il dilue la responsabilité, retarde la réponse et, surtout, il permet aux gouvernements européens de faire l’économie — au sens propre du terme — des investissements que commanderait une situation de belligérance réelle. Quand on parle de « guerre hybride », on peut se contenter d’une réponse diplomatique et d’un communiqué de presse. Quand on reconnaît qu’on est en guerre, même asymétrique, on doit ouvrir le carnet de chèques et réorganiser son appareil de défense.
Les Baltes, eux, ne s’embarrassent pas de ces précautions sémantiques. L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont depuis longtemps nommé les choses clairement — et elles en ont tiré les conséquences budgétaires, en portant leur effort de défense au-delà de 3 % du PIB. Là où Paris et Berlin dissertent, Tallinn construit.
Le prix de la naïveté stratégique
La question budgétaire est centrale, et je ne m’en excuserai pas. Une guerre, même « hybride », coûte de l’argent à ceux qui la subissent. Chaque sabotage d’infrastructure critique représente des centaines de millions d’euros de remise en état, de renforcement des périmètres de sécurité, de mise à niveau des systèmes de surveillance. La protection des câbles sous-marins qui irriguent nos communications, des oléoducs, des nœuds ferroviaires et portuaires : tout cela a un prix.
Or l’Europe — et la France en particulier — a trop longtemps raisonné en mode « assurance minimale ». On dépense juste ce qu’il faut pour ne pas paraître complètement désarmé, sans jamais se demander si cela suffit à dissuader un adversaire qui, lui, pense en termes de rapport de force réel. La remontée en puissance de nos armées, entamée avec la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 et ses 413 milliards d’euros sur sept ans, est une bonne nouvelle. Mais elle reste conditionnée à des arbitrages budgétaires annuels que la crise des finances publiques françaises rend chaque année plus périlleux.
Nommer l’ennemi, financer la réponse
Les manifestations qui ont agité les rues allemandes ce week-end, avec des dizaines de milliers de jeunes gens protestant contre un éventuel retour du service militaire obligatoire, illustrent crûment le défi politique que représente la remilitarisation des sociétés européennes. On comprend les réticences. Mais l’Histoire enseigne que les peuples qui refusent de regarder la menace en face paient toujours le prix fort, en sang et en argent, quand la réalité les rattrape.
La première décision stratégique de l’Europe, aujourd’hui, n’est pas de commander des missiles supplémentaires ni d’augmenter les effectifs. C’est de cesser de jouer avec les mots. Une guerre qui ne dit pas son nom, c’est une guerre à laquelle on ne se prépare pas. Et ne pas se préparer, c’est déjà perdre.


