TotalEnergies affiche des bénéfices records en pleine économie de guerre. Pendant ce temps, les industriels de défense français peinent à financer leurs lignes de production. La question budgétaire est là, entière : la France sait-elle vraiment où va l’argent quand il s’agit de se protéger ?
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La part du PIB consacrée à la défense que la France vient tout juste d’atteindre en 2025 — quarante ans après l’avoir abandonnée.
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Des milliards pour le pétrole, des miettes pour les poudres
TotalEnergies engrange. Production en hausse, bénéfices au sommet, même en temps de guerre. Bravo à eux — c’est le rôle d’une entreprise privée que de créer de la valeur. Mais cette actualité dit quelque chose d’essentiel sur l’économie française en 2026 : certains secteurs savent mobiliser des capitaux massifs en quelques trimestres. D’autres, pourtant stratégiques, n’y arrivent pas.
La base industrielle et technologique de défense — la BITD, comme on dit dans les couloirs — attend toujours ses financements. Les PME qui fabriquent des composants d’obus, des capteurs, des systèmes optiques, survivent sous tension. Elles n’ont pas accès aux marchés de capitaux comme un géant du CAC 40. Elles dépendent du bon vouloir de l’État et de la visibilité que lui seul peut donner. Or cette visibilité fait cruellement défaut.
La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros sur sept ans. Sur le papier, c’est historique. Dans la réalité des carnets de commandes des sous-traitants, c’est encore largement virtuel. Comparez avec l’Allemagne, qui a engagé son Sondervermögen — fonds spécial défense — de 100 milliards dès 2022, et qui l’a effectivement consommé. La différence ? La crédibilité de l’engagement budgétaire.
La LPM : une promesse sous condition
Force est de constater que la France a une longue tradition de LPM ambitieuses et d’exécutions décevantes. La précédente programmation militaire avait déjà été abîmée par les régulations budgétaires successives. Alors quand on annonce 413 milliards, la première question des industriels n’est pas « combien ? », c’est « vraiment ? ».
On peut se demander si le modèle français de financement de la défense est adapté au monde qui vient. La Suède a choisi d’atteindre 2,4% du PIB dès 2026, avec des engagements contractuels pluriannuels aux industriels. Le Danemark vient de voter un effort à 3%. La Pologne est déjà à 4%. Pendant ce temps, la France débat encore de décimales.
Le vrai problème n’est pas seulement le volume de la dépense — c’est sa prévisibilité. Un industriel qui ne sait pas si sa commande sera honorée dans dix-huit mois n’investit pas dans une nouvelle ligne de production. Il ne recrute pas. Il ne forme pas. Et quand la commande arrive, il ne peut pas livrer. C’est exactement le goulet d’étranglement que rencontre aujourd’hui la filière munitions.
Dépenser mieux, pas seulement plus
Mais augmenter le budget ne suffit pas s’il est mal dépensé. Sur ce point, la France a des progrès considérables à faire. Le coût de la bureaucratie d’acquisition militaire est un secret de polichinelle. Les délais entre décision politique et livraison opérationnelle restent parmi les plus longs d’Europe. Certains programmes accusent dix ans de glissement calendaire.
La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas une fatalité. C’est un choix d’organisation, de gouvernance, de responsabilisation. Les pays qui ont réformé leur modèle d’acquisition — Royaume-Uni en tête, malgré ses propres erreurs — ont démontré qu’on peut accélérer sans dépenser davantage.
Il est temps d’appliquer à la défense ce qu’on exige du reste des finances publiques : transparence, évaluation, performance. L’urgence stratégique ne dispense pas de l’exigence budgétaire. Elle la rend plus impérative encore.


