Wagner : le fils d’Evgueni Prigojine contrôle toujours un empire en Centrafrique

Publié le
Lecture : 9 min
Wagner : le fils d'Evgueni Prigojine contrôle toujours un empire en Centrafrique
Wagner : le fils d’Evgueni Prigojine contrôle toujours un empire en Centrafrique © Armees.com

L’assassinat d’Evgueni Prigojine devait marquer le démantèlement de Wagner et la reprise de ses activités par l’État russe. Pourtant, en République centrafricaine, le groupe de mercenaires conserve une influence considérable. À sa tête, Pavel Prigojine, fils du fondateur, a réussi à préserver et même à développer un empire mêlant opérations militaires, exploitation aurifère, commerce d’armes et trafics. Une enquête du Wall Street Journal révèle les rouages d’un système qui continue de prospérer sous la protection du pouvoir centrafricain.

Pavel Prigojine est à la tête d’un gigantesque empire

La destruction en plein vol de l’avion d’Evgueni Prigojine, en août 2023, deux mois seulement après le soulèvement contre Vladimir Poutine qu’il avait organisé en juin 2023, n’a finalement pas eu les conséquences attendues sur l’ensemble des activités de Wagner. Dans une enquête publiée le 17 octobre 2026, le Wall Street Journal révèle que son fils Pavel a non seulement conservé les positions acquises par son père en République centrafricaine, mais également renforcé les activités économiques du groupe, malgré les efforts du Kremlin pour reprendre le contrôle de ses forces paramilitaires.

Aujourd’hui âgé de 28 ans, Pavel Prigojine dirige depuis Saint-Pétersbourg un réseau dont les revenus annuels seraient supérieurs à 356,7 millions d’euros, selon les estimations de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime citées par le Wall Street Journal. Ce montant concerne l’ensemble des activités familiales, légales et criminelles, et non les seuls bénéfices réalisés en Centrafrique. Derrière cette puissance économique se trouve un dispositif dans lequel la protection du régime, le contrôle des ressources naturelles et les relations politiques sont étroitement imbriqués.

Wagner : le fils d'Evgueni Prigojine contrôle toujours un empire en Centrafrique

Wagner en République centrafricaine : une force militaire toujours indispensable

À Bangui, Wagner n’a rien d’une organisation en voie de disparition. D’après les informations recueillies par le Wall Street Journal, environ 500 mercenaires demeurent sous l’autorité de Pavel Prigojine. Leur mission principale consiste à protéger le président Faustin-Archange Touadéra et à combattre les groupes armés qui menacent son pouvoir. Cette présence militaire constitue le socle sur lequel repose l’ensemble des activités économiques du groupe.

Les combattants russes ne se limitent pas à des missions de protection rapprochée. Selon le quotidien américain, ils encadrent des unités de l’armée centrafricaine engagées contre les mouvements rebelles et disposent d’une influence au sein de plusieurs structures sécuritaires nationales. Leurs opérations s’inscrivent ainsi dans le fonctionnement même de l’appareil de défense du pays, ce qui rend leur remplacement particulièrement délicat pour les autorités.

Le modèle ne date pas de l’arrivée de Pavel Prigojine. Wagner s’est implanté en République centrafricaine en 2018, à la demande du président Touadéra. En échange de son soutien militaire, le groupe a obtenu l’accès à des ressources minières particulièrement lucratives. La relation repose donc sur un échange durable : des capacités de combat et une protection politique contre des avantages économiques.

Cette formule présenterait un intérêt financier particulier pour Bangui. Toujours Une source militaire européenne expliquait que les concessions minières accordées à Wagner étaient plus avantageuses pour les autorités centrafricaines que des paiements directs au dispositif militaire que Moscou souhaitait installer à sa place. Le système permet au gouvernement de s’appuyer sur une force expérimentée tout en rémunérant ses prestations par l’exploitation des richesses nationales. « Bangui s’est battu plus que toute autre capitale pour préserver cet accord échangeant la protection du régime contre des ressources minières, précisément parce qu’il fonctionnait si bien », explique Justyna Gudzowska, directrice exécutive de l’organisation d’investigation The Sentry, interrogée par le Wall Street Journal.

Cette dépendance sécuritaire explique en grande partie la capacité de résistance de Wagner aux transformations imposées depuis Moscou. Elle présente également un coût politique et humain. Les mercenaires participent à des opérations contre des groupes rebelles, mais leurs méthodes et celles des milices progouvernementales qui leur sont associées suscitent de graves accusations de violations des droits humains, recueillies notamment par le Wall Street Journal auprès de militants centrafricains.

Pavel Prigojine : comment l’héritier a résisté à la reprise en main russe

La succession d’Evgueni Prigojine aurait pourtant pu provoquer l’effondrement de cet édifice. En juin 2023, le fondateur de Wagner s’était retourné contre la hiérarchie militaire russe, entraînant ses combattants dans une mutinerie qui avait brièvement menacé Moscou. Après l’arrêt de cette marche, sa mort dans un accident aérien avait ouvert la voie à une restructuration profonde de son organisation.

Le Kremlin a alors entrepris de reprendre ses entreprises russes et d’intégrer ses opérations militaires africaines au Corps africain, une structure directement rattachée au ministère russe de la Défense et au renseignement militaire. Le changement était majeur : Wagner avait jusque-là fonctionné comme une force paramilitaire semi-privée au service des intérêts géopolitiques russes, tandis que la nouvelle organisation devait répondre plus directement à l’appareil militaire de Moscou.

Mais Pavel Prigojine n’était pas un héritier totalement étranger aux affaires familiales. Selon les chercheurs interrogés par le Wall Street Journal, dès l’âge de 20 ans, son père lui avait confié la gestion de propriétés immobilières de luxe. L’organisation All Eyes on Wagner a également établi qu’Evgueni Prigojine l’avait désigné comme principal héritier dans son testament. Son parcours avait été associé à des activités militaires en Syrie et en Ukraine, où il avait été présenté comme officier de renseignement et opérateur de drones.

À la mort de son père, Pavel Prigojine s’est rapidement rendu en Centrafrique. Selon des responsables de la sécurité et des chercheurs cités par le Wall Street Journal, il a rencontré Dmitry Sytii, ancien proche collaborateur d’Evgueni Prigojine et représentant local du réseau, ainsi que Denis Suprunov, commandant militaire de Wagner dans le pays. Des réunions avec de hauts responsables centrafricains ont ensuite permis de consolider les relations politiques nécessaires au maintien de ses activités.

Le président Touadéra aurait personnellement contribué à cet arrangement. D’après des diplomates et des chercheurs interrogés par le quotidien américain, il a adressé un message diplomatique à Moscou pour demander que les mercenaires de Wagner ne soient pas remplacés par des militaires russes. Leur intégration dans la police, l’armée et les services de renseignement centrafricains a renforcé cette situation.

L’organisation conserve parallèlement une chaîne de commandement propre. Pavel Prigojine réside à Saint-Pétersbourg, mais effectue des déplacements réguliers à Bangui. Lors de ses séjours, il s’installe au Ledger Plaza, un établissement de luxe qui sert de quartier général de fait à Wagner, rapporte le Wall Street Journal. Des hommes masqués, armés de fusils d’assaut AK-47, en contrôlent les accès. Les hauts fonctionnaires et les diplomates doivent eux-mêmes subir des vérifications avant de rencontrer le dirigeant russe. « En ce qui concerne les opérations en République centrafricaine, Pavel a suivi sans difficulté les traces de son père », constate Nathalia Dukhan, chercheuse principale à la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, dans le Wall Street Journal.

Les relations exactes entre Pavel Prigojine et le Kremlin restent néanmoins difficiles à établir. Lou Osborn, enquêtrice de l’organisation Inpact, avance une hypothèse dans le quotidien américain : « Je suppose que Pavel a été autorisé à poursuivre ses activités, ce qui signifie qu’il a conclu un accord avec le Kremlin ou qu’il a cessé d’être considéré comme une menace ». Aucun accord formel entre les deux parties n’est toutefois établi par l’enquête.

Wagner et Pavel Prigojine : un empire bâti sur l’or centrafricain

Le véritable moteur économique de cette présence militaire demeure l’exploitation des ressources naturelles. Selon les estimations de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, rapportées par le Wall Street Journal, les activités de la famille Prigojine dépassent 356,7 millions d’euros de revenus annuels. Ce chiffre englobe plusieurs secteurs d’activité et ne correspond ni à un bénéfice net vérifié ni à la seule production des mines centrafricaines.

L’une des principales sources de revenus se trouve dans la plus grande mine d’or de République centrafricaine, dont le contrôle avait été acquis sous Evgueni Prigojine. Avec l’assentiment des autorités locales, son fils en a développé l’exploitation. La valeur annuelle de sa production atteindrait environ 222,9 millions d’euros, selon les estimations de la Global Initiative reprises par le Wall Street Journal. Cette production fait partie des activités économiques décrites par l’enquête et ne doit donc pas être additionnée mécaniquement au montant global des revenus familiaux.

La difficulté, pour Wagner, ne consiste cependant pas uniquement à extraire l’or. Encore faut-il pouvoir l’acheminer vers les marchés internationaux tout en limitant l’exposition du réseau aux contrôles extérieurs. L’enquête du Wall Street Journal décrit précisément la manière dont Pavel Prigojine aurait entrepris de sécuriser cette chaîne commerciale.

En avril 2026, selon des responsables gouvernementaux et d’anciens collaborateurs de Wagner interrogés par le journal américain, le fils du fondateur a réuni à Bangui plusieurs cadres de son organisation et des représentants du gouvernement. Parmi les participants figurait Rufin Benam Beltoungou, ministre centrafricain des Mines. Les discussions auraient notamment porté sur les moyens de poursuivre les exportations aurifères tout en évitant certains circuits commerciaux soumis à une surveillance internationale, particulièrement ceux passant par les Émirats arabes unis.

Au terme de ces échanges, le ministre aurait accepté de faciliter les opérations grâce à des documents administratifs identifiant l’or comme une propriété du gouvernement centrafricain, affirment les sources du Wall Street Journal. Un tel dispositif permettrait de présenter les cargaisons comme des exportations publiques plutôt que comme des transactions relevant directement des intérêts économiques de Wagner. Il s’agit toutefois d’informations attribuées à des responsables interrogés par le quotidien, et non d’un mécanisme officiellement reconnu par Bangui.
L’enquête affirme également que des cargaisons d’or ont été dirigées vers la Biélorussie au cours des trois mois précédant sa publication, sur la base de témoignages de responsables et de chercheurs locaux. Ce débouché attire particulièrement l’attention, la Biélorussie demeurant un allié étroit du pouvoir russe.

Le réseau économique de Wagner ne se limite pas pour autant à la République centrafricaine. Sous Evgueni Prigojine, l’organisation avait atteint jusqu’à 5.000 combattants répartis dans six pays africains, rappelle le Wall Street Journal. Au Mali, ses prestations de protection de la junte avaient été évaluées à environ 8,9 millions d’euros mensuels par l’Africa Center for Strategic Studies, cité par le quotidien américain. En Libye, ses hommes avaient également assuré la protection de sites pétroliers situés dans des zones contrôlées par des groupes rebelles.

Ces précédentes implantations montrent l’étendue du modèle économique développé par Evgueni Prigojine. En Centrafrique, son fils conserve une partie essentielle de cette organisation, avec une capacité à faire converger activités militaires, exploitation minière et circuits commerciaux transfrontaliers.

République centrafricaine : armes, tramadol et propagande sous Pavel Prigojine

L’or constitue le principal actif identifié dans l’enquête, mais les activités attribuées à Wagner couvrent désormais un éventail bien plus large. Pavel Prigojine aurait notamment repris les réseaux de commerce d’armes développés par son père. Selon des chercheurs et des responsables militaires régionaux interrogés par le Wall Street Journal, ces circuits approvisionnent des groupes rebelles au Soudan et en Libye.

Cette activité s’inscrit dans la continuité des opérations conduites par Evgueni Prigojine. Celui-ci avait notamment fourni des missiles sol-air aux Forces de soutien rapide soudanaises en échange de lingots d’or. Les échanges entre équipements militaires et ressources naturelles constituaient ainsi déjà une composante des activités du groupe avant le changement de direction.

À Bangui, le réseau s’est également positionné sur des marchés de consommation courante. Wagner produit et commercialise une vodka baptisée Wa Wa Wa et une bière appelée Africa Ti L’Or, selon l’enquête américaine. Ces activités côtoient des secteurs beaucoup plus opaques, parmi lesquels le commerce du tramadol, un antidouleur opioïde soumis à prescription médicale dont Wagner contrôlerait une grande partie du marché local, raconte le Wall Street Journal.

Cette implication présumée dans le trafic de médicaments s’accompagnerait d’un recours à la force contre les distributeurs échappant au contrôle du réseau. Le quotidien américain rapporte notamment le cas de Mahamat Abderman, ancien intermédiaire de Wagner dans la distribution de tramadol, devenu commerçant indépendant. Durant l’été 2026, selon des témoignages recueillis par le journal, des combattants masqués portant des uniformes de policiers centrafricains auraient fait irruption dans son commerce.

L’homme aurait tenté de prendre la fuite avant d’être poursuivi et violemment frappé. Ses proches affirment ne plus avoir eu de nouvelles de lui depuis cet épisode. « Nous ne savons pas s’il est vivant ou mort », confie un membre de sa famille au Wall Street Journal. Le témoignage illustre la brutalité des méthodes imputées aux hommes du groupe, même si le sort exact de Mahamat Abderman demeure inconnu.

Des militants locaux accusent également des milices progouvernementales associées à Wagner d’être responsables d’exécutions extrajudiciaires, d’enlèvements et d’attaques ciblées contre des mineurs artisanaux qui s’introduisent sur des concessions aurifères contrôlées par le réseau, selon le Wall Street Journal. Ces accusations soulignent les tensions entre l’exploitation des ressources naturelles et les populations qui dépendent de l’orpaillage.

Pour Lou Osborn, de l’organisation Inpact, la transformation du groupe est profonde. « Wagner est passé d’un puissant groupe de forces spéciales à un réseau désavoué qui semble sombrer dans le crime organisé », explique l’enquêtrice dans le Wall Street Journal. La description traduit le poids croissant des activités commerciales et criminelles présumées dans le fonctionnement du réseau après sa rupture avec la hiérarchie militaire russe.

L’influence de Pavel Prigojine repose aussi sur un appareil de communication particulièrement actif. Dmitry Sytii, devenu son principal collaborateur local, supervise des stations de radio financées par Wagner. Celles-ci diffusent des messages favorables au président Touadéra, valorisent la présence russe et dénoncent les pays occidentaux. Des panneaux publicitaires installés dans les rues de Bangui complètent cette campagne.

Cette communication présente un intérêt politique majeur. Elle permet de soutenir le pouvoir centrafricain tout en maintenant une image favorable de la Russie, malgré l’autonomie conservée localement par le réseau de Prigojine. Faustin-Archange Touadéra a obtenu un troisième mandat lors de l’élection présidentielle de décembre 2025, un scrutin considéré comme ni libre ni équitable par des observateurs internationaux.

Sur le terrain, Wagner adapte également son recrutement. L’organisation intègre d’anciens rebelles centrafricains, parfois capturés avant de changer de camp, et surnommés localement les « Russes noirs », d’après le journal américain. Cette pratique élargit ses relais locaux, tout en maintenant des liens directs avec les structures militaires et sécuritaires du pays.

Enfin, les opérations de prospection aurifère se poursuivent au-delà des sites déjà exploités. En avril 2026, pendant un séjour de Pavel Prigojine à Bangui, des combattants de Wagner ont effectué des missions de surveillance aérienne à bord d’hélicoptères russes au-dessus de zones d’orpaillage artisanal situées près de la frontière avec le Soudan du Sud, selon des chercheurs locaux interrogés par le Wall Street Journal. Ces mêmes chercheurs estiment que Pavel Prigojine s’intéresse désormais à de nouveaux gisements aurifères dans cette région.

Laisser un commentaire

Share to...