Depuis janvier 2025, Pete Hegseth a engagé une profonde transformation de la hiérarchie militaire américaine. Le secrétaire à la Défense affirme vouloir rétablir une promotion fondée exclusivement sur le mérite et les capacités opérationnelles. Mais plusieurs enquêtes montrent que ses interventions ont particulièrement affecté des femmes et des officiers issus des minorités. Une évolution qui alimente les interrogations sur la politisation du commandement militaire américain.
Des promotions de femmes au plus bas et des officiers expérimentés écartés
Les chiffres publiés cet été donnent une première mesure du bouleversement. Selon une analyse du New York Times publiée le 6 août 2026, qui constitue l’étude statistique de référence sur cette évolution, seulement huit femmes figuraient parmi les 201 candidats proposés cette année pour occuper de hauts postes militaires. Elles représentaient donc 4% des nominations. C’est moins de la moitié de la proportion moyenne enregistrée durant les dix années précédentes. Le quotidien américain souligne qu’un nombre limité de nominations suffit à faire varier le taux d’une année sur l’autre. Mais la proportion observée en 2026 reste la plus basse depuis au moins vingt-cinq ans. Ce recul tranche avec la situation aux grades inférieurs. Parmi les milliers de promotions concernant notamment les capitaines et les majors, la part des femmes atteint environ 23%. Leur présence dans l’armée américaine continue donc de progresser, tandis que l’accès aux plus hauts échelons se resserre fortement. L’enquête du New York Times attribue une partie de cette évolution aux décisions personnelles de Hegseth : au moins 40 promotions à des grades élevés auraient été empêchées d’arriver jusqu’au Sénat, qui doit confirmer de nombreuses nominations. Environ la moitié des officiers concernés seraient des femmes ou des membres de minorités.
Le phénomène ne concerne pas uniquement les promotions. Plusieurs figures importantes ont quitté brutalement le sommet de la hiérarchie militaire depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. En février 2025, le président américain a démis le général Charles Q. Brown de ses fonctions de président du Comité des chefs d’état-major. Brown était le deuxième Afro-Américain à occuper cette fonction. Dans la foulée, Hegseth a annoncé le remplacement de l’amirale Lisa Franchetti, première femme devenue cheffe des opérations navales, ainsi que du numéro deux de l’US Air Force et de plusieurs hauts responsables juridiques des armées. En avril 2025, la vice-amirale Shoshana Chatfield, représentante militaire américaine auprès du Comité militaire de l’Otan et première femme à avoir dirigé le Naval War College, a également été relevée de ses fonctions. Le Pentagone avait alors invoqué une « perte de confiance dans sa capacité à diriger ». Plus récemment, le 2 avril 2026, Hegseth a obtenu le départ immédiat du chef d’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, alors qu’il lui restait plus d’un an de mandat. Aucune justification détaillée n’a été rendue publique. Deux autres généraux ont été écartés le même jour. Ces décisions alimentent le débat sur les critères utilisés par le nouveau patron de la Défense.
La lutte contre le DEI transforme les critères de sélection au Pentagone
Cette politique s’inscrit dans une rupture assumée avec les programmes de diversité, d’équité et d’inclusion, connus aux États-Unis sous l’acronyme DEI. Contrairement à ce qu’indiquent certains récits, leur démantèlement au sein de la Défense n’a pas commencé en mai 2025. Dès le 29 janvier 2025, Hegseth a signé un mémorandum intitulé Restoring America’s Fighting Force. Le document ordonnait l’élimination des bureaux et initiatives DEI et demandait que les recrutements et promotions soient fondés sur le mérite, les besoins des forces armées et les compétences individuelles. Le Pentagone défend depuis une approche qu’il qualifie de « color-blind » et indépendante du sexe des candidats. Mais une enquête de Greg Jaffe et Kate Kelly pour le New York Times, publiée le 19 juin 2026 et fondée sur des entretiens avec quinze responsables actuels ou anciens, décrit une procédure supplémentaire de contrôle des officiers destinés à être promus. Leurs interventions publiques, vidéos, articles ou anciennes prises de position sont examinés. Des engagements passés en faveur de la diversité peuvent alors devenir un obstacle. Le cas du contre-amiral Stephen D. Barnett est emblématique. Les dirigeants de la Navy le considéraient, selon cette enquête, comme leur meilleur candidat pour superviser les bases navales américaines dans le monde. Hegseth lui a pourtant préféré un autre officier, classé troisième par la hiérarchie. De précédentes interventions de Barnett sur la représentation des minorités avaient été relevées lors du processus de vérification.
Le débat dépasse donc désormais la seule question du DEI. Il porte sur l’indépendance politique d’une institution qui s’est historiquement efforcée de maintenir une séparation entre commandement militaire et engagement partisan. Les détracteurs de Hegseth craignent que l’adhésion aux orientations politiques de l’administration devienne un critère implicite pour accéder aux postes les plus élevés. Le secrétaire à la Défense rejette cette lecture et répète que ses décisions visent au contraire à restaurer une hiérarchie fondée sur l’efficacité opérationnelle. La nomination de l’amiral Daryl Caudle à la tête de la Navy illustre cette controverse. Officier expérimenté et ancien commandant de l’US Fleet Forces Command, Caudle dispose d’un parcours militaire conséquent. Il a officiellement pris ses fonctions de chef des opérations navales le 25 août 2025. Mais une nouvelle enquête du New York Times publiée en juillet 2026 rapporte qu’avant même la confirmation de Hegseth, Caudle lui avait proposé son aide pour préparer son audition au Sénat. Des responsables interrogés par le journal ont estimé qu’une telle démarche pouvait brouiller les règles traditionnelles de neutralité politique des hauts gradés. Le Pentagone défend pour sa part la qualification et le mérite de l’amiral. Au-delà des parcours individuels, c’est donc le fonctionnement même de la sélection des chefs militaires qui se trouve au centre de la controverse. Hegseth veut remodeler la culture de la Défense autour de ce qu’il appelle l' »esprit guerrier ». Ses opposants redoutent que cette transformation réduise la diversité du haut commandement et installe durablement un critère de conformité idéologique au sommet de l’armée américaine.








