Un ordre d’opération n’a pas besoin d’être publié pour laisser une trace numérique. Dans l’écosystème des marchés prédictifs, il peut suffire qu’un détenteur d’information privilégiée transforme sa connaissance en position financière pour créer un signal accessible à tous. C’est le principal enseignement opérationnel d’une nouvelle étude de l’Anti-Corruption Data Collective (ACDC) consacrée à Polymarket, l’une des principales plateformes mondiales de marchés prédictifs. Selon les résultats rapportés le 20 août 2026 par Reuters, l’organisation a identifié 152 portefeuilles numériques ayant parié sur des marchés militaires ou de défense avec un taux moyen de réussite de 97,2 %, pour environ 8 millions de dollars de gains cumulés.
Des « Orcas » à la recherche des paris anormaux
L’étude publiée le 20 août constitue le prolongement d’un premier travail de l’ACDC consacré aux risques d’initiés sur Polymarket. Les chercheurs qualifient d’« Orcas » une catégorie spécifique de portefeuilles. Contrairement aux gros opérateurs actifs sur de nombreux marchés, ces adresses interviennent sur un nombre limité de sujets, prennent des positions importantes sur des événements considérés comme peu probables et obtiennent des résultats exceptionnellement élevés.
L’ACDC retient notamment les paris dits long shots : plus de 2 500 dollars engagés à un prix inférieur ou égal à 0,35 dollar, soit une probabilité implicite maximale de 35 %. Les portefeuilles classés parmi les Orcas affichent en outre un taux de réussite supérieur à 75 % sur ce type de positions. L’organisation indique avoir identifié 556 portefeuilles présentant ce profil, dont 152 actifs sur des marchés militaires et de défense. Reuters rapporte que ce sous-ensemble militaire atteint un taux moyen de réussite de 97,2 %.
Pourquoi les marchés militaires constituent un cas particulier
Le problème avait déjà été mis en évidence dans une précédente étude de l’ACDC publiée le 30 avril 2026. Après analyse des marchés Polymarket clôturés, l’organisation avait constaté que les paris à faible probabilité réussissaient dans 14 % des cas sur l’ensemble de la plateforme et dans 25 % des cas sur les marchés politiques. Pour les marchés consacrés aux affaires militaires et à la défense, ce taux atteignait 52 %. L’ACDC relevait également une concentration inhabituelle des paris gagnants dans les dernières heures précédant la résolution de certains événements.
Cette asymétrie est particulièrement importante dans le domaine militaire. Le résultat d’une élection dépend de millions d’électeurs et d’une quantité considérable d’informations publiques. Une opération militaire, à l’inverse, peut dépendre d’une décision connue à l’avance par un groupe relativement restreint : autorité politique, état-major, personnels de planification, unités opérationnelles, renseignement, logistique ou acteurs techniques. La possession d’une information non publique peut alors produire un avantage beaucoup plus important.
L’ACDC cite notamment les frappes américaines contre des installations nucléaires iraniennes en juin 2025. Sur plusieurs marchés liés à leur date, les chercheurs disent avoir identifié 19 paris à faible probabilité, représentant environ 164 000 dollars, placés dans les heures précédant l’opération. Huit portefeuilles auraient réalisé ensemble 1,8 million de dollars de bénéfices.
Un précédent dans l’armée américaine
Le 23 avril 2026, la Commodity Futures Trading Commission américaine a engagé une procédure contre Gannon Ken Van Dyke, militaire américain en service actif, en l’accusant d’avoir utilisé des informations classifiées non publiques relatives à l’opération américaine visant Nicolás Maduro au Venezuela. Selon la plainte de la CFTC, Van Dyke aurait acheté plus de 436 000 contrats « Yes » sur un marché relatif au départ de Maduro avant la fin janvier 2026 et réalisé plus de 404 000 dollars de bénéfices.
Le département américain de la Justice a parallèlement engagé des poursuites pénales. Il affirme que le militaire avait participé à la planification et à l’exécution de l’opération et aurait engagé environ 33 000 dollars sur plusieurs contrats liés au Venezuela alors qu’il détenait des informations sensibles ou classifiées. L’affaire est importante sur le plan juridique. La CFTC la présente comme sa première procédure pour délit d’initié portant sur des contrats événementiels.








