Le 31 juillet 2026, un arrêté ministériel publié au Journal officiel officialise le gel des avoirs de Xenia Fedorova, chroniqueuse russo-française de 45 ans, pour une durée de six mois renouvelable. Deux jours plus tôt, le 29 juillet, un arrêté d’expulsion avait déjà visé la même personne. Ces décisions marquent l’application concrète de la loi du 25 juillet 2024 visant à prévenir les actes d’ingérence étrangère. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez justifie la mesure en invoquant « un sujet très grave, celui d’une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ». Fedorova incarne désormais un cas d’école dans la doctrine française de contre-ingérence informationnelle.
Une arme légale contre les opérations d’influence du Kremlin
La loi du 25 juillet 2024 : cadre juridique de la lutte contre l’ingérence étrangère
Promulguée il y a deux ans jour pour jour avant l’expulsion de Fedorova, la loi du 25 juillet 2024 dote l’État français d’instruments juridiques inédits. Elle autorise le gel administratif des avoirs de toute personne soupçonnée de mener ou faciliter des opérations d’ingérence étrangère sur le territoire national. Contrairement aux sanctions pénales classiques, le dispositif repose sur une évaluation des services de renseignement et ne requiert pas de condamnation judiciaire préalable. L’arrêté du 31 juillet 2026, cosigné par Laurent Nuñez et le ministre de l’Économie Roland Lescure, s’inscrit dans ce cadre préventif. La durée initiale de six mois peut être prolongée par nouvel arrêté si la menace persiste. Le texte législatif vise explicitement les « campagnes de désinformation pilotées par des puissances étrangères ».
Xenia Fedorova, relais identifié de la propagande informationnelle russe
Ancienne directrice de Russia Today France jusqu’à l’interdiction de la chaîne dans l’Union européenne en mars 2022, Fedorova a conservé une visibilité médiatique importante. Elle intervient régulièrement sur CNews, Europe 1 et dans les colonnes de JDNews, médias appartenant au groupe Bolloré. Les autorités françaises l’accusent formellement de « relayer des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes visant à déstabiliser l’ordre public français ». Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot déclare sans détour : « Ouvrir à cette dame ses plateaux et ses colonnes, c’est tout simplement servir la soupe de Vladimir Poutine. » Une polémique avait éclaté en mai 2026 après la révélation de la prolongation de son titre de séjour pour dix ans, suscitant l’incompréhension de plusieurs élus.
Mécanismes de la mesure : expulsion et gel des avoirs pour six mois
Le dispositif combine deux volets complémentaires. L’arrêté d’expulsion du 29 juillet vise à écarter physiquement Fedorova du territoire français. Le gel des avoirs, publié quarante-huit heures plus tard, neutralise ses capacités financières et logistiques. Concrètement, tous ses comptes bancaires, placements et biens mobiliers en France sont bloqués. Aucune transaction ne peut être effectuée sans autorisation préalable du Trésor public. La mesure empêche également le versement de revenus professionnels liés à ses activités médiatiques. L’objectif stratégique consiste à couper les circuits de financement potentiels et à limiter l’impact opérationnel d’un acteur identifié comme vecteur d’influence hostile. La durée initiale de six mois permet une réévaluation régulière de la menace.
Implications stratégiques pour la sécurité informationnelle française
Neutralisation des vecteurs de désinformation dans les médias de grande audience
L’action gouvernementale cible un maillon précis de la chaîne d’influence russe : les relais médiatiques disposant d’une audience significative en France. Fedorova intervient sur des plateformes audiovisuelles et numériques touchant plusieurs millions de personnes. Son profil combine légitimité médiatique apparente et proximité documentée avec les narratifs du Kremlin. En neutralisant ce type d’acteur, l’État cherche à rompre la capillarité des campagnes informationnelles russes. La mesure envoie également un signal dissuasif aux médias français : héberger des voix pro-Kremlin expose désormais à des complications juridiques et réputationnelles. Canal+ et Lagardère, employeurs de Fedorova, ont dénoncé « une atteinte particulièrement grave à la liberté d’expression », mais le gouvernement assume pleinement la dimension sécuritaire de sa décision.
Cohérence avec la posture de l’UE post-mars 2022
Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, l’Union européenne a interdit Russia Today et Sputnik sur son territoire dès le mois de mars 2022. La France prolonge cette logique en s’attaquant aux individus ayant dirigé ces structures et continuant, selon elle, à propager les mêmes contenus via d’autres canaux. Le gel des avoirs de Fedorova s’inscrit dans une doctrine européenne de défense cognitive face aux opérations hybrides russes. Plusieurs États membres ont adopté des législations similaires depuis 2022. La mesure française constitue un test de l’efficacité des outils légaux nationaux face à des adversaires rompus aux tactiques de contournement juridique et médiatique.
Maître Emmanuel Piwnica, avocat de Fedorova, a immédiatement formé un recours contre l’arrêté d’expulsion. Il contestera probablement également le gel des avoirs. Le principal argument juridique portera sur la proportionnalité de la mesure au regard des libertés fondamentales garanties par la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme. La défense pourrait invoquer l’absence de condamnation pénale et le caractère préventif, donc hypothétique, de la menace invoquée. Le Conseil d’État devra trancher entre impératif sécuritaire et protection des libertés individuelles. Précédent juridique majeur, cette affaire définira les contours acceptables de la lutte administrative contre l’ingérence informationnelle. La jurisprudence à venir conditionnera l’usage futur de la loi du 25 juillet 2024.








