L’intelligence artificielle bouleverse les doctrines militaires à une vitesse que les budgets de défense peinent à suivre. Washington mise des dizaines de milliards sur ses systèmes autonomes. Pékin construit une filière intégrée du composant au système d’armes. Et Paris ? On dépense, certes. Mais on dépense bien ?
2 200 %
La hausse boursière de Semight, fabricant chinois d’instruments de test pour semi-conducteurs militaires et civils — un symbole de l’intégration fulgurante de la tech chinoise dans l’écosystème de défense.
L’argent de la LPM ne suffit pas si on le dépense mal
La Loi de programmation militaire 2024-2030 engage 413 milliards d’euros sur sept ans. C’est historique, incontestable, nécessaire. Mais un chiffre seul ne dit rien de l’efficacité réelle de la dépense. On peut très bien dépenser 413 milliards en reconduisant les mêmes lignes budgétaires, les mêmes fournisseurs captifs, les mêmes processus d’acquisition nés dans les années 1990.
C’est précisément là que le bât blesse. La Direction générale de l’armement — la DGA — reste une institution brillante mais structurellement lente. Les délais moyens de livraison des programmes majeurs dépassent régulièrement de 30 à 40 % les prévisions initiales. Chaque mois de retard, c’est de l’argent immobilisé, des capacités indisponibles, des soldats qui attendent.
Imaginez un instant transposer ces délais à une entreprise privée cotée en bourse. Elle n’existerait plus. Dans le monde de la défense française, on appelle ça « la norme ». Il est temps de changer de norme.
Pendant ce temps, aux États-Unis, le Pentagone a développé des unités d’acquisition accélérée — DIU, Kessel Run — capables de contractualiser avec des start-ups technologiques en moins de 90 jours. Résultat : des drones IA opérationnels en Ukraine, des systèmes de ciblage assisté testés en conditions réelles. La vitesse est devenue une arme budgétaire.
L’IA militaire : un marché que la France ne doit pas rater
Regardons les chiffres avec lucidité. La Chine a fait de l’autonomie technologique en matière de semi-conducteurs une priorité d’État absolue depuis 2015. L’envolée boursière de Semight — +2 200 % — n’est pas un phénomène spéculatif isolé : c’est le reflet d’une demande intérieure massive pour des outils de test et de validation de puces dédiées aux applications militaires et duales.
La France, elle, importe encore l’essentiel de ses composants électroniques critiques. La filière microélectronique nationale, malgré le plan « France 2030 », reste embryonnaire face aux besoins réels des armées. STMicroelectronics est un fleuron, mais un fleuron seul ne fait pas une souveraineté.
On peut se demander combien de programmes d’armement français intègrent aujourd’hui des composants dont la chaîne d’approvisionnement passe par Taiwan, la Corée du Sud ou… la Chine elle-même. La réponse est inconfortable. Et elle devrait figurer en tête de chaque réunion du Conseil de défense.
La bonne nouvelle : la France dispose d’une recherche académique en IA de tout premier rang, de laboratoires d’excellence, d’une tradition d’ingénierie militaire sans équivalent en Europe continentale. Les atouts sont là. Ce qui manque, c’est l’organisation industrielle pour les monétiser rapidement.
Accélérer ou subir : le choix budgétaire du décennie
Il ne s’agit pas de dépenser plus. Il s’agit de dépenser vite, de dépenser juste, et de dépenser sur les bonnes technologies. Cela suppose trois ruptures claires.
Première rupture : ouvrir massivement les marchés de défense aux PME et ETI technologiques françaises, avec des procédures allégées sur le modèle américain. Deuxième rupture : créer une agence d’acquisition rapide dotée d’une réelle autonomie, capable de contractualiser en semaines plutôt qu’en années. Troisième rupture : flécher une part explicite de la LPM — au moins 5 % — vers la R&D en intelligence artificielle appliquée au combat.
L’IA ne remplacera pas le soldat. Mais elle décidera lequel des deux belligérants voit l’ennemi en premier, réagit le plus vite, sature le mieux les défenses adverses. C’est une question de budget. C’est surtout une question de volonté politique.


