Derrière le vocabulaire feutré de la « souveraineté industrielle », c’est bien d’un conflit qu’il a été question au Palais Bourbon, le 7 juillet, lors du colloque organisé par L’Hémicycle. Le cadre analytique le plus tranchant est venu d’Arnaud de Morgny, chercheur à l’École de guerre économique : nous sommes sortis d’une économie d’abondance pour entrer dans une économie de pénurie, « objective ou orchestrée ».
L’allocation stratégique de l’offre
Sa thèse : la Chine déploie une « allocation stratégique de l’offre ». Sur le tungstène, elle contrôle 30 % des réserves mondiales, 50 % de la production et 90 % du raffinage et de la fabrication de carbure de tungstène, et décide, « pour des raisons extra-économiques, à qui elle vend ». Elle pratique par ailleurs des logiques de « respiration » : ouverture des vannes, effondrement des prix, faillite des concurrents, puis restriction. C’est précisément ce mécanisme qui a fragilisé la raffinerie de La Rochelle.
Cette lecture est corroborée par les faits récents. Au cours de l’année 2025, la Chine a considérablement durci son régime de contrôle des exportations de terres rares, portant à douze le nombre d’éléments soumis à restriction et instaurant un seuil de minimis de 0,1 % qui suffit à déclencher l’obligation de licence, y compris pour des produits fabriqués hors de Chine. Pékin a en outre précisé que les licences ne seraient en principe pas accordées aux utilisateurs militaires étrangers, faisant de la matière première une arme diplomatique explicite.
Le tungstène, menace de court terme
L’urgence n’est pas théorique. Raphaël Rëy, président de l’A3M, a rappelé que 78 % du tungstène vient de Chine, qui a décidé, au titre de la dualité des usages civils et militaires, de ne plus livrer. Or l’ensemble des pièces usinées pour les véhicules, la mobilité et l’énergie sont fabriquées avec des outils en carbure de tungstène.
« Dans quelques mois, l’industrie européenne pourrait ne plus être en mesure de produire ces pièces. »
Le tungstène avait déjà été placé sous contrôle à l’exportation par Pékin début 2025, aux côtés d’autres métaux à double usage. Sans lui, ce sont les outils de coupe et d’usinage de toute l’industrie manufacturière, civile comme militaire, qui sont menacés.
Un contrôle, pas seulement une avance
Le lien avec la défense est explicite. Chez Eramet, le manganèse alimente les aciers renforcés utilisés notamment par la défense ; la PDG Christel Bories a requalifié le rapport de force en un mot : la Chine « n’a pas seulement pris de l’avance, elle exerce un contrôle ». Selon les chiffres qu’elle a présentés, Pékin raffine en moyenne 70 % des métaux mondiaux, extrait directement ou indirectement 50 à 60 % des ressources, et raffine 80 à 90 % des métaux les plus critiques. Un contrôle bâti méthodiquement, « plan quinquennal après plan quinquennal », à coups de prises de participations agressives : 300 milliards de dollars investis dans des mines hors de Chine, dont 33 milliards pour la seule année 2025.
Face à cette domination, la riposte occidentale reste embryonnaire. Le G7 d’Évian a certes annoncé 195 projets pour 64 milliards d’euros et acté l’objectif de ne plus dépendre à plus de 60 % d’un seul acteur, alors que la Chine représente aujourd’hui 85 à 86 % de l’offre sur de nombreux métaux, principalement du fait du raffinage. Mais les outils communs restent à définir.
Le retour du bilatéral
Face à cette instrumentalisation, Arnaud de Morgny plaide pour un changement de paradigme :
« Il faut changer de paradigme : ne plus réfléchir en traités de libre-échange, mais en clauses de garantie de fourniture. C’est l’État, dans le cadre de sa diplomatie générale, qui négocie avec d’autres États. C’est le retour du bilatéral. »
Et d’avertir :
« Si on ne revient pas aux négociations diplomatiques bilatérales, on regardera passer les trains, et ce seront nos trains de minerais qui iront ailleurs. »
Le chercheur appelle aussi à distinguer, au niveau juridique français, le « critique » du « stratégique » : la seule liste européenne de criticité ouvre des droits à financement sans offrir de protection contre l’instrumentalisation du contentieux. Il rappelle enfin qu’un matériau non listé peut être stratégique, le caoutchouc, oublié des listes, conditionne pourtant toute la mobilité, y compris militaire.
Reconstruire une chaîne souveraine
Sur le terrain industriel, la riposte française s’organise autour de quelques têtes de pont. La reconstruction d’outils de raffinage passe par la montée en puissance de Solvay à La Rochelle, le projet Caremag porté par Carester à Lacq pour le recyclage et le raffinage de terres rares, et MagREEsource à Grenoble sur les aimants permanents, ces composants que la Chine vient précisément de placer sous licence. Eramet, de son côté, revendique un double atout : la seule technologie d’extraction directe du lithium non chinoise à fonctionner à l’échelle industrielle, en Argentine, et l’application de ses propres standards environnementaux et sociétaux partout dans le monde. Ce que ces standards apportent au client, a souligné Christel Bories, ce n’est pas un prix plus compétitif, mais une chaîne d’approvisionnement sécurisée, tracée, échappant au contrôle d’une puissance tierce.
Mais l’ampleur de l’effort financier chinois relativise ces avancées. Avec 300 milliards de dollars investis dans des mines hors de son territoire, dont 33 milliards pour la seule année 2025, Pékin a déployé une puissance de feu sans commune mesure avec les 64 milliards d’euros du G7. Le rattrapage occidental ne se jouera donc pas seulement sur les montants, mais sur la capacité des États à sécuriser, par des instruments contraignants, ce que le marché seul ne sécurise plus.
Cette lecture martiale rejoint le constat du ministre Sébastien Martin, pour qui les matières premières sont devenues « un outil d’influence diplomatique », et la doctrine du délégué interministériel Benjamin Gallezot, qui chiffre à 7 milliards d’euros l’effort déjà mobilisé sur le raffinage. Le G7 d’Évian et ses 64 milliards d’euros d’investissements apparaissent, dans ce cadre, moins comme un plan industriel que comme le premier acte d’un réarmement économique face à une puissance qui a, la première, fait des minerais une arme.








