L’armée ukrainienne n’est plus seulement un allié à défendre : elle devient le modèle opérationnel sur lequel l’Europe doit construire sa propre architecture militaire. C’est le message radical qu’Andrius Kubilius a martelé lors du Sommet européen de la Défense et de la Sécurité 2026, ce lundi 23 juin à Bruxelles. Le commissaire européen à la Défense et de l’Espace a formulé un double constat sans appel : l’Ukraine possède aujourd’hui la meilleure force militaire du continent, et l’Europe doit se préparer au départ imminent des capacités stratégiques américaines. Un tournant historique qui redéfinit l’architecture de sécurité européenne.
L’armée ukrainienne comme référentiel opérationnel pour la Défense européenne
Pourquoi Kubilius qualifie l’Ukraine de « meilleure force militaire du continent »
Andrius Kubilius ne mâche pas ses mots. « Il serait difficile de comprendre pourquoi l’Europe n’intégrerait pas la meilleure force militaire du continent dans son architecture de sécurité », a-t-il déclaré devant les responsables de la défense réunis à Bruxelles. Le commissaire européen s’appuie sur les évaluations du secrétaire d’État américain Marco Rubio et du président finlandais Alexander Stubb, qui qualifient tous deux l’armée ukrainienne de plus forte d’Europe. Mais Kubilius va plus loin en identifiant la source de cette supériorité : « Pourquoi considèrent-ils l’armée ukrainienne comme la meilleure ? Ma réponse : non seulement parce que l’Ukraine a des soldats courageux et des commandants intelligents, mais aussi parce que son industrie de défense est la meilleure et la plus innovante. »
Les chiffres valident l’analyse. Depuis 2022, l’Ukraine a multiplié par 50 sa production militaire, atteignant un niveau équivalent à la production annuelle actuelle de l’Allemagne ou de la France. Un bond spectaculaire qui témoigne d’une capacité d’adaptation et d’innovation sans précédent dans le contexte européen. Le commissaire européen a salué l’industrie de défense ukrainienne comme un modèle d’agilité tactique et technologique que les Européens doivent impérativement intégrer à leur propre base industrielle.
La doctrine ukrainienne : innovation tactique et apprentissages pour les armées européennes
Au-delà des volumes de production, l’Ukraine a développé une doctrine opérationnelle unique, forgée au combat. Les forces ukrainiennes ont démontré leur maîtrise de la guerre hybride, combinant drones de reconnaissance et d’attaque, guerre électronique, renseignement de sources ouvertes et coordination interarmes en temps réel. Kubilius insiste : « Il serait difficile de comprendre si nous n’avions pas intégré l’industrie de défense la plus innovante du monde dans l’industrie européenne de défense et de technologie. »
L’innovation ukrainienne s’illustre particulièrement dans trois domaines : la production massive de drones à bas coût, l’adaptation rapide des tactiques selon les retours du terrain, et la coopération civilo-militaire étroite. Le programme de crédit préférentiel ukrainien a approuvé 162 accords pour faciliter l’accès des fabricants de défense à des prêts pouvant atteindre 500 millions de hryvnias. Une dynamique qui alimente un écosystème industriel agile, capable de passer du prototype au déploiement opérationnel en quelques semaines.
Combler le vide stratégique américain : les défis de l’autonomie défensive
Les 500 milliards d’euros : le coût réel du remplacement des capacités US
Le second volet de l’intervention de Kubilius porte sur l’urgence absolue. « L’Amérique va transférer des capacités, notamment matérielles, vers d’autres régions du monde. Et nous devons être prêts », a-t-il prévenu. Le commissaire européen alerte sur un départ imminent des forces américaines lors d’une réunion des ministres de la Défense de l’OTAN. Les États-Unis ont annoncé un réexamen de leur présence militaire en Europe sur une période de six mois.
Kubilius chiffre la facture : 500 milliards d’euros seront nécessaires pour que l’Europe remplace les capacités stratégiques américaines, principalement le ravitaillement en vol et le renseignement spatial. Un montant colossal qui s’inscrit dans un effort global de 7 000 milliards d’euros que les Européens consacreront à la défense d’ici 2035, conformément à l’engagement de consacrer au moins 5% du PIB à la sécurité. La Commission européenne a déjà proposé 131 milliards d’euros pour la défense dans le prochain budget pluriannuel (2028-2034), tandis que 150 milliards d’euros de prêts ont été alloués via le programme SAFE pour les achats conjoints.
Le scénario du vide : quand l’Europe perd ses yeux et ses bras stratégiques
Sans les capacités de ravitaillement en vol américaines, les forces aériennes européennes perdent leur rayon d’action stratégique. Sans les satellites de renseignement américains, l’Europe devient aveugle face aux mouvements russes. Kubilius a mis en garde : sans ces capacités, l’Europe serait plus faible en dissuasion et inviterait Poutine à « tester » ses capacités de réaction.
Le commissaire européen a également évoqué les menaces hybrides croissantes, citant le meurtre du dissident russe Semyon Skrepetsky en Pologne. « Malheureusement, d’autres attaques de ce type pourraient se produire, et même pires. Pas seulement en Ukraine, mais aussi en Europe », a-t-il averti. Un contexte de tensions accrues qui exige une réponse coordonnée et des investissements massifs dans les capacités autonomes européennes.
NATO 3.0 : restructuration des alliances et intégration opérationnelle
De l’alliance atlantique à l’autonomie européenne : le tournant stratégique
Kubilius a soutenu le concept de « NATO 3.0 » proposé par le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth. Un modèle qui redéfinit les responsabilités au sein de l’Alliance atlantique, avec une Europe assumant davantage son autonomie stratégique. Le commissaire européen a appelé à transformer le groupe E5 en « Conseil de sécurité informel » pour amorcer la création d’une nouvelle Union européenne de la défense. L’UE doit inclure l’Ukraine dans l’union de défense, a-t-il martelé, soulignant que l’industrie ukrainienne représente un atout stratégique incontournable.
La Commission européenne présentera des propositions la semaine suivant le sommet pour intégrer davantage le marché de la défense européen. « Maintenant, nous devons créer un marché pour notre défense. C’est urgent et important, et nous devons le faire aussi rapidement que possible », a insisté Kubilius. L’objectif : harmoniser les standards, mutualiser les achats et favoriser l’interopérabilité entre les forces européennes et ukrainiennes. Une révolution industrielle et doctrinale qui pourrait redessiner la carte stratégique du continent pour les décennies à venir.
Le ministre italien des Affaires étrangères Antonio Tajani a renforcé le message en déclarant que l’UE doit maintenir la cohérence de sa politique de sanctions et refuser d’acheter de l’énergie russe pour forcer Moscou à négocier. Une position qui s’inscrit dans une stratégie globale de pression économique et de renforcement militaire simultanés.
L’intégration de l’Ukraine dans l’architecture de défense européenne ne relève plus de la solidarité diplomatique, mais d’un calcul stratégique rationnel. Avec son industrie innovante, son armée aguerrie et son expérience opérationnelle unique, Kiev offre à l’Europe les moyens de combler le vide laissé par le retrait américain. Reste à savoir si les capitales européennes sauront transformer ce potentiel en capacités concrètes avant que Moscou ne teste la résolution du continent. La fenêtre d’opportunité se compte en mois, pas en années.








