La guerre en Iran n’est plus une abstraction géopolitique. Elle frappe les comptes des compagnies aériennes, asphyxie l’agriculture française et force l’Europe à regarder en face une vérité qu’elle reporte depuis des décennies : la dépendance coûte toujours plus cher que l’autonomie. La défense aussi a une économie.
La part des besoins français en azote de synthèse couverte par des importations — une dépendance stratégique qui explose en coûts dès que le Moyen-Orient s’embrase.
Quand le prix du kérosène enseigne la stratégie
Les profits des compagnies aériennes divisés par deux en 2026. Soixante-dix pour cent de l’azote agricole importé. Des missiles iraniens qui reformatent les flux logistiques mondiaux en temps réel. Il faut parfois que l’actualité cogne fort pour que les leçons s’impriment.
Ce que révèle la crise iranienne n’est pas une surprise : c’est la facture d’une insouciance collective de trente ans. La France, comme ses voisins européens, a optimisé à court terme, externalisé ses dépendances, réduit ses stocks, comprimé ses marges industrielles. Le résultat est sous les yeux : une économie exposée, à nu, dès que le monde redevient ce qu’il a toujours été — instable.
Or le budget de la défense obéit exactement à la même logique. On peut dépenser beaucoup et mal. On peut dépenser juste et construire une autonomie durable. La Loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros sur sept ans — effort réel, incontestable. Mais la question que personne ne pose assez brutalement est celle-ci : comment cet argent est-il dépensé ? Avec quelle efficacité industrielle ? Vers quelle souveraineté concrète ?
L’industrie de défense : dépenser français ou financer l’étranger ?
Voici le paradoxe central. La France dispose d’une base industrielle de défense — Naval Group, Safran, Thales, KNDS — qui fait l’envie de ses alliés. Et pourtant, à chaque commande urgente, à chaque réassort de munitions depuis l’Ukraine, on découvre des goulets d’étranglement, des délais, des dépendances aux composants étrangers, notamment asiatiques.
L’Allemagne, après des années de sous-investissement, injecte désormais son fonds spécial de 100 milliards en cherchant à reconstruire une filière nationale. La Suède, pays de 10 millions d’habitants, produit des systèmes d’armes exportés sur tous les continents. La comparaison est cruelle : la taille du pays n’explique pas tout. La discipline industrielle et la continuité de commande, si.
En France, les industriels de défense se plaignent — avec raison — de commandes en dents de scie, de spécifications changeantes, de délais de paiement de l’État qui feraient rougir n’importe quel trésorier d’entreprise privée. Résultat : des surcoûts absorbés en silence, une compétitivité à l’export fragilisée, et une base industrielle qui survit plus qu’elle ne prospère. Dépenser 413 milliards sur un outil industriel mal piloté, c’est accepter d’avance un rendement médiocre.
Une LPM sans évaluation, c’est un chèque en blanc
Force est de constater que la LPM, dans sa forme actuelle, reste peu outillée sur l’évaluation de la performance. On vote les crédits. On mesure les livraisons de matériels. Mais on évalue rarement le coût complet d’un programme, son écart au devis initial, son impact réel sur les capacités opérationnelles.
L’exemple des engrais est ici éclairant par analogie : la France a financé pendant trente ans un modèle agricole sans jamais auditer sa dépendance aux intrants extérieurs. La facture arrive aujourd’hui. Le budget militaire mérite mieux que cette même myopie.
La souveraineté stratégique ne se décrète pas dans un discours de politique générale. Elle se construit ligne à ligne, programme à programme, avec des indicateurs, des audits, des responsabilités clairement assignées. Les parlementaires, les commissions de la défense, les corps d’inspection ont les outils. Il reste à avoir la volonté de s’en servir — avant que la prochaine crise régionale nous présente, elle aussi, sa facture.
Agnès C.
Économiste








